Jean-Christophe Rufin, nouveau académicien, A ses pairs de l’académie française :
‘Je ne crois pas à l’immortalité’ C’est officiel ! Depuis avant-hier, Jean-Christophe Rufin est intronisé comme académicien à la prestigieuse institution de l’Académie française. Il prend la place d’Henri Troyat décédé au courant de l’année. C’est ainsi au complet que les académiciens ont accueilli leur nouveau confrère, en présence de Bernard Kouchner, patron et ami de M. Rufin. A ses pairs Jean-Christophe Rufin dira, avec culot, qu’il ne croit pas à l’immortalité, terme qui, pourtant, fait la marque de l’académie. Après son discours-hommage à son prédécesseur, ce fut au tour d’Yves Pouliquen de prendre la parole pour retracer la carrière brillante du nouvel académicien.
(Correspondant permanent à Paris) - Depuis avant-hier, l’ambassadeur de France à Dakar, Jean-Christophe Rufin, est officiellement installé comme académicien de la prestigieuse institution française, créée par le Cardinal Richelieu en 1635. Il remplace Henri Troyat pour occuper la 28e chaise qui était dévolue à ce dernier avant son décès au courant de l’année. Dans son adresse à ses nouveaux confrères, l’ambassadeur de France a d’abord prévenu du ton qu’allait prendre son discours : ‘Placé au milieu de mes futurs confrères, je me sens dispensé de leur infliger une péroraison magistrale, tentation à laquelle j’aurais peut-être cédé si je m’étais exprimé du haut d’une tribune. Le seul ton qui convienne, dans la position qui est la mienne en cet instant, est celui de l’amitié. Permettez-moi d’oublier la majesté du lieu et l’écrasante présence de ceux qui nous y ont précédés. Je ne veux voir ici que des amis, auxquels je m’adresse avec une émotion qui vient de ma seule reconnaissance’.
Le décor ainsi planté, le nouvel académicien peut parler non pas à des académiciens comme lui, mais surtout à des amis. Ce qui lui permettrait aussi d’user un ton amical et de lever certaines barrières. Alors, ‘à ces amis, je n’ai pas de vérité à livrer, mais seulement des confidences à faire. Et d’abord celle-ci, pour vous demander de m’en absoudre : je ne crois pas à l’immortalité. Je ne parviens pas à admettre que notre plus profond désir puisse être exaucé dans ce monde. Et la variante académique de ce concept, sorte d’équivalent du ‘salut par les œuvres’, ne me convainc pas plus’.
Pour Jean-Crhistophe Rufin, l’immortalité, c’est le perpétuel renouvellement avec l’arrivée de nouvelles générations. Comme la sienne qui n’a pas connu de guerres mondiales. ‘Cependant, si je doute de l’immortalité, je crois fermement en l’éternelle jeunesse. Il me semble qu’en établissant cette Compagnie en 1635, le cardinal de Richelieu a placé sous cette Coupole une fontaine de jouvence. Comprenez-moi bien : il ne nous a pas mis, hélas, à l’abri des épreuves qui altèrent les corps et les abattent. L’éternelle jeunesse, nous n’en sommes pas les bénéficiaires, mais les instruments. C’est le corps que vous formez ensemble qui, grâce à chacun d’entre vous, se régénère sans cesse et triomphe du temps. Votre enthousiasme, votre talent, votre œuvre, votre vie même, vous les avez, les uns après les autres, apportés à cette assemblée’, dira-t-il devant ses trente-neuf confrères, en présence du ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, son ami. Avant d’évoquer Senghor : ‘J’étais loin, chargé de représenter la France dans un pays, le Sénégal, qu’a dirigé jadis l’un d’entre vous, quand vous m’avez fait l’honneur inespéré de m’appeler à assurer à mon tour cette relève. Je vous en remercie avec beaucoup de gravité’.
Pour le médecin, devenu écrivain et diplomate, ‘l’éternelle jeunesse de cette Compagnie ne vient pas seulement du mouvement qui, après chaque disparition, consacre un nouvel élu au service de son fauteuil. Elle procède aussi de l’exercice auquel j’ai le devoir de me livrer aujourd’hui : celui de l’éloge’.
Cela indiqué, Jean-Christophe Rufin revient sur le sens traditionnel de son discours. Tradition qui veut qu’il revînt ‘au nouveau venu de restituer l’image de son prédécesseur dans sa force et dans sa jeunesse. Il doit emplir à jamais cette Coupole du souvenir d’un être intact, dans la plénitude de son génie. C’est à quoi je vais m’employer, en évoquant devant vous Henri Troyat, le grand écrivain auquel j’ai l’écrasant honneur de succéder’. Jean-Christophe Rufin ne va déroger à la règle. Il utilisera son talent d’écrivain et son expérience de médecin et d’aventurier pour rendre hommage à son prédécesseur. S’il reconnaît avoir eu de la chance durant tout son parcours, il admet en même temps qu’Henri Troyat est d’une brillance sans comme mesure au point que tout lui a semblé facile. ‘L’élection d’Henri Troyat (à l’académie française, Ndlr) a été facile : première candidature, premier tour, quasi-unanimité. Tous ses autres succès, il les a d’ailleurs obtenus de la même manière : sans effort. Ou plutôt en réservant ses efforts à son œuvre, jamais aux moyens de la promouvoir’. Pour le nouvel académicien, cette facilité de son prédécesseur ‘prend souvent des aspects comiques, tant Troyat semble parfois avoir eu peu de prise sur les événements’.
L’académicien listera et commentera toutes les œuvres écrites par Henri Troyat, avant d’arriver à cette conclusion : ‘Henri Troyat, à la date de sa mort, fut votre doyen d’élection, un homme d’une remarquable longévité, physique et littéraire, écrivant jusqu’à ses derniers jours. Mais il fut également et d’abord un artiste d’une grande précocité, dont l’œuvre et la carrière commencent à des âges exceptionnels : premier roman publié à 23 ans, prix Goncourt à 28 ans, élu à l’Académie française à 48 ans. (…)’. Rufin, lui, en a 47 !
A Yves Pouliquen, il revenait la charge de répondre au discours du nouvel immortel. Il retracera les différentes péripéties de la carrière de Jean-Christophe Rufin. De son désir de devenir médecin consacré dans les sables et savanes d’Afrique. Pour lui, chez Rufin, ‘le médecin, le politique, le philosophe laissent ainsi peu à peu la place au romancier’.
Mais à la fin du discours, le diplomate prend le pas sur l’écrivain, l’aventurier sur le médecin. ‘Dans l’un de vos romans, j’ai relevé cette description du métier de diplomate : ‘Il ne remplissait jamais si bien son rôle que dans ces moments où, n’ayant rien à faire, il pouvait s’y consacrer tout entier [....] il rendait des visites à un nombre de personnages [....] auxquels il n’avait rien à dire, et dont il ne consentait à rien entendre [....] Ce rien, il parvenait alors à l’élever à la dignité d’une grâce d’état, nimbée comme il se doit de secret et parfumée de mépris à l’endroit de celui qui aurait eu l’audace de lui demander des comptes sur l’emploi de son temps. Votre imagination, en l’occurrence fort narquoise, prête à M. de Maillet, consul au Caire dans votre roman L’Abyssin, un rôle dont j’aimerais savoir s’il s’accommode de la réalité que vous vivez à Dakar ou s’il est de pure fiction ? Ou faut-il que nous-mêmes, nous nous portions à imaginer qu’elle en diffère sûrement et avec grand avantage ? C’est ce que vous nous direz bientôt car, Monsieur, je vous souhaite bienvenue en notre Compagnie’, termine Yves Pouliquen.
L’Académie française en... quelques mots
Située au 23 Quai de Conti, dans le 6e arrondissement de Paris, l’Académie française fut fondée en 1635 par le cardinal de Richelieu. Ses statuts et règlements visés par le Cardinal, il faudra attendre 1637 pour que le Parlement enregistre ses lettres patentes signées en 1635 par Louis XIII, père de Louis XIV. C’est alors seulement que l’Académie obtint son caractère officiel d’une compagnie de lettrés, ‘qui se réunissaient auparavant de manière informelle’, précise le site Internet de l’institution. Qui ajoute que ‘la mission qui lui fut assignée dès l’origine était de fixer la langue française, de lui donner des règles, de la rendre pure et compréhensible par tous. Elle devait dans cet esprit commencer par composer un dictionnaire’. La première édition de celui-ci fut publiée en 1694, les suivantes en 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1878, 1932-1935. La neuvième édition, dont la publication a débuté en 1992, est en cours, ajoute-t-on.
Mais avant qu’elle n’obtienne un siège officiel, l’Académie tenait ‘ses séances d’abord chez tel ou tel de ses membres, puis chez le chancelier Séguier à partir de 1639, au Louvre à partir de 1672, et enfin au collège des Quatre-Nations, devenu palais de l’Institut, de 1805 à nos jours’. Au cours de ses trois siècles et demi d’existence, elle a su maintenir ses institutions, qui ont fonctionné avec régularité, hormis l’interruption de 1793 - 1803.
’Le cardinal de Richelieu s’était proclamé protecteur de l’Académie. A sa mort, cette protection fut exercée par le chancelier Séguier, puis par Louis XIV et, par la suite, par tous les rois, empereurs et chefs d’Etat successifs de la France’, renseigne le site. Le rôle de l’Académie française est double : veiller sur la langue française et accomplir des actes de mécénat. Elle se compose de 40 membres élus par leurs pairs et a connu depuis sa fondation 719 membres. ’Elle rassemble des poètes, des romanciers, des hommes de théâtre, des philosophes, des médecins, des hommes de science, des ethnologues, des critiques d’art, des militaires, des hommes d’Etat, des hommes d’Eglise, qui ont tous illustré particulièrement la langue française’, rappelle-t-on. Les académiciens doivent leur surnom d’immortels à la devise : ‘A l’immortalité’, qui figure sur le sceau donné à l’Académie par son fondateur, le cardinal de Richelieu.
Le célèbre ‘habit vert’, que les académiciens revêtent, avec le bicorne, la cape et l’épée, lors des séances solennelles sous la Coupole, a été dessiné sous le Consulat. Il est commun à tous les membres de l’Institut de France. Mais la qualité d’académicien est ‘une dignité inamovible’. Celui signifie que ‘nul ne peut démissionner de l’Académie française. Des exclusions peuvent être prononcées par la Compagnie pour de graves motifs entachant l’honneur ; ces exclusions au cours de l’histoire ont été rarissimes’.
Moustapha BARRY |