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Le cabotin de la philo


Dans le numéro de mai 2006, la rédaction du Monde diplomatique partait d’un ‘constat de carence’ d’’analyses’ des deux dernières grandes convulsions françaises (‘révolte (…) contre le contrat première embauche’ et ‘émeutes des banlieues’) pour ‘concevoir un grand dossier sur la ‘guerre des idées’ (…) afin de tenter de répondre aux questions que beaucoup se posent’ en France.

Parmi elles, il y en a une qu’on se pose au Sénégal lorsqu’on songe au traumatisme collectif engendré par la manière, inique et violente, dont Abdoulaye Wade accomplit son mandat depuis le 19 mars 2000 : ‘Y a-t-il encore des intellectuels qui font référence ?’ Le mensuel proposa une définition de l’intellectuel qui, elle, fait référence. ‘Un intellectuel, écrit Ignacio Ramonet, est un homme ou une femme qui use de sa célébrité, acquise dans le domaine des sciences, des arts ou de la culture, pour mobiliser l’opinion publique en faveur d’idées qu’il considère justes’. ‘Depuis deux siècles, dans les Etats modernes, sa fonction consiste, de surcroît, à donner du sens aux mouvements des sociétés, à éclairer la voie menant à plus de liberté et à moins d’aliénation’, ajoute-t-il.

Cette précision, de taille, renvoie ‘au pouvoir intellectuel’ au sujet duquel s’interrogea Régis Debray. Ce dernier désigna, avant ‘l’édition’ et ‘les médias’, ‘l’université’ comme lieu d’expression de ce pouvoir. Car, alors qu’il s’interrogeait, les professeurs avaient joué et jouaient encore un rôle déterminant en France. L’université était, à ses yeux, le ‘[lieu] où souffle l’esprit (…)’. Chez nous, l’université, écumée par les cabotins des amphithéâtres obscurs et archi-combles, ne brille que par son silence en dépit des dérives en cascade dont pâtit le pays tout entier. Ce silence est aussi celui d’un cabotin pas comme les autres. Ce cabotin de la philo, du nom de Mamoussé Diagne, échappe, de l’avis des étudiants (filles et garçons), à la médiocrité de l’acteur qui, pour cette raison peut-être, ne se débarrasse pas de la haute opinion qu’il a de lui-même. Mais pour quel usage ?

Nous ne nous intéressions pas trop aux portraits que nous proposaient, jusqu’à une date récente, deux ou trois journalistes de la presse écrite. Mais la cohérence à laquelle correspondent les bribes rassemblées des portraits soigneusement rédigés nous fit changer d’avis. Journaliste et chroniqueur à Nouvel Horizon, Tamsir Ndiaye Jupiter est en passe de devenir l’un de nos meilleurs portraitistes. L’effigie du ‘pasteur d’âmes’ et ‘maquereau de concepts’ dont il gratifia ses lecteurs est révélatrice du métier que lui reconnaîtrait le philosophe derrière l’image. En tendant le micro à Mamoussé Diagne, Tamsir a réussi à montrer que l’on est sobrement kantien quand on est goulûment nietzschéen. Mamoussé Diagne ‘est dangereux. S’il veut vous faire du mal, vous ne pouvez rien faire, ni le changer, il applique la férocité et vous n’y comprenez rien’, écrit Tamsir, citant ‘un homme avec qui [M. Diagne] a eu à croiser le fer dans le débat politique’. ‘Un ancien étudiant’ dit du philosophe qu’il aime faire ‘des remarques inconvenantes et quand on lui fait des observations, il vous fait un procès’. Plus rien ou presque ne nous sépare du spécialiste, ‘vantard et nombriliste’ de Nietzsche. On s’en approche à telle enseigne que M. Diagne dit s’être ‘toujours battu non pour être parmi les meilleurs, mais le meilleur’, au point d’en faire un ‘serment’.

Mais comment devient-on le meilleur autrement qu'en s’engageant dans une compétition à laquelle participent des compétiteurs dont la préparation laisse à désirer ? C’est peut-être pourquoi très nombreux sont celles et ceux qui, au lieu de se battre pour être les meilleurs, font seulement ce qu’ils ont à faire. C’est d’ailleurs ainsi qu’il leur arrive parfois d’être les meilleurs sans auto-flagellation. Dans les entreprises, les meilleurs sont souvent les employés qui, en aparté avec le patron, disent du mal de leurs collègues rompus à la tâche. Etre le meilleur en politique aujourd’hui, c’est aussi rentrer dans les bonnes grâces du ‘cheval aveugle’ que l’on substitua au ‘cheval borgne’. Marcel Bassène, par exemple, ‘n’avait que le souci de servir du mieux qu’il pouvait là où il plairait au sort de le placer’. C’est ‘Diagne’ qui nous l’apprend.

Mamoussé Diagne atteindrait seul son objectif de ‘mener ses enfants le plus loin possible et d’en faire des personnes libres’. Il atteindrait, avec d’autres, le même objectif s’il discutait de ce qu’il appelle le ‘meilleur’. Plutôt kantien quand il pense ‘l’espace du politique comme un espace qui peut être, dans une démocratie, occupé par n’importe quel citoyen’, le philosophe, obsédé par le statut du meilleur, conforte surtout Nietzsche dans tout ce dont il recèle en ‘volonté de puissance’, qui ‘rend avide de dominer l’autre en l’assimilant (…)’. Ceux qui imputent l’influence tardive de Nietzsche en France à la ‘récupération nazie’ de la ‘volonté de puissance’, des ‘forts’, des ‘faibles’ et de la ‘grande pensée sélective’, visant le ‘surhomme’, ne s’interrogent peut-être pas assez sur tout ce qu’un nietzschéen doit à Nietzsche. ‘L’humilité (..) est la vraie marque de la grandeur’, écrit Mamoussé Diagne dans une ‘oraison funèbre’ en hommage à Marcel Bassène et Saliou Kandji.

Mais que choisirait Mamoussé ? L’humilité ou la grandeur ? Une chose est sûre : le meilleur ne s’accommode pas d’’un piège pour (…) regard superficiel’. Il se dévoile à la manière du cabotin des amphis, persuasif en théorie, mais indisponible en pratique depuis qu’’il n’est pas possible de jouer le rôle de la minorité agissante’. Mais ‘les décisions de la majorité, avertit Carl Schmitt, sont logiques et d’une application possible, lorsqu’elles émanent d’un peuple homogène dans toutes ses parties. Dans ces conditions-là, on ne se trouve pas en présence d’une victoire remportée sur la minorité. Or, que cette hypothèse vienne à disparaître, (…) ce sera le despotisme d’une majorité plus ou moins forte sur une minorité battue et réduite à merci’. Il faut être kantien pour penser comme Carl Schmitt.

Mamoussé, lui, est nietzschéen. Il l’est tout autant quand il conjugue ‘l’humilité’ de Marcel Bassène et de Saliou Kandji avec leur ‘stoïcisme’. Extirpé du langage courant, le stoïcisme (opposable à l’épicurisme) est une doctrine philosophique de l’Antiquité. Et d’aucuns disent de Nietzsche qu’il retrouve ‘l’héritage stoïcien (…) lorsqu’il voit dans ‘l’amour du Destin’ la libération suprême’. Mamoussé Diagne part du ministère de l’Enseignement supérieur au bout de deux mois seulement. Ainsi en décida le sort, pardon le destin. ‘Nietzsche’ n’en est ‘ni frustré, ni blessé’.

Mamoussé Diagne est ‘professeur’. Le débat porte donc sur le ‘pouvoir intellectuel’ du prof face aux grandes convulsions. Plutôt arrimé au cabotin de l’Histoire, on ne l’entendra sur aucun sujet. Ni même sur l’interdiction faite aux hommes et aux femmes intègres de se présenter aux prochaines élections générales. L’homme s’est définitivement tu depuis l’épisode de la fusion de son parti avec celui du président Wade. Il disait pourtant n’avoir pas renoncé. ‘L’écart entre [les] promesses des penseurs de métier et la situation des hommes est plus scandaleux qu’il ne fut jamais’, écrivait Paul Nizan. Le résultat est le même lorsque, de l’avis de Pierre Bourdieu, ‘la pensée critique [se réfugie] dans le ‘petit monde’ académique, où elle s’enchante elle-même d’elle-même, sans être en mesure d’inquiéter qui que ce soit en quoi que ce soit’. C’est qu’’une théorie doit servir…’, disait Gilles Deleuze, celui pour qui ‘la philosophie est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts’.

‘Je n’essaie pas de protéger ma vie après coup par ma philosophie, ce qui est salaud, ni de conformer ma vie à ma philosophie, ce qui est pédantesque, mais vraiment, vie et philo ne font plus qu’un’, martelait, pour sa part, Jean-Paul Sartre. Depuis que ‘la politique est partout’, ‘(...) l’intellectuel, au sens où (…) l’entend Edward Said, est (…) quelqu’un qui refuse quel qu’en soit le prix (…) les confirmations complaisantes des propos et des actions des gens de pouvoir (…). Non pas seulement qui, passivement, les refuse, mais qui, activement, s’engage à le dire en public’.

L’usage qu’une personne fait de sa notoriété est sans conséquence dès lors qu’il n’emprunte aucun des chemins ainsi balisés. Nietzschéen, sans ‘pouvoir intellectuel’, au sens où l’entend Régis Debray, Mamoussé Diagne tiendra encore ses étudiants en haleine. Mais cela ne suffira jamais à leur faire embrasser une cause juste.

Abdoul Aziz DIOP Politologue

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