Rewmi est une imposture...
Dans la septième édition de son ouvrage sur les ‘libertés publiques’ (Dalloz, 1989), Claude-Albert Colliard parle des causes sociales, économiques et techniques de la ‘crise des libertés publiques’. Selon Colliard, ‘les causes sociales se résument en l’apparition (…) du phénomène de masse’. ‘Les masses, écrit-il, tiennent des foules des sentiments parfois violents’. De sorte que ‘l’organisation des masses en partis politiques animés par quelques formules simples a abouti à une simplification artificielle et parfois dangereuse des problèmes, à une disparition des nuances’.
La formule simplissime, Rewmi, a déjà une histoire qui l'enchâsse dans les populismes auxquels il emprunte les méthodes puériles. Il serait le parachèvement de la massification, de piètre qualité, du Parti démocratique sénégalais (Pds) par le phénomène de transhumance qui a saigné le Parti socialiste (Ps) défait en le vidant de ‘militantes’ et de ‘militants’ dont l'éthique laisse à désirer. S'y ajoute que les Sénégalais se souviennent de la fronde qui coûta au Groupe parlementaire Libéral et Démocratique douze de ses députés. Les frondeurs, proches d'Idrissa Seck, prétendaient instituer une vraie démocratie de groupe. Le propre du populisme est de contester la démocratie représentative au profit de la démocratie directe, sans intermédiaire, qui restitue au peuple sa souveraineté. Par peuple il faut comprendre ici ‘(...) [Rewmi] ou (...) [Idy] censé exprimer la volonté collective’.
Quand les enfants, n'obéissant plus à leurs parents, participent aux marches, ‘les élections sont remplacées, [dès que possible], par des plébiscites où l'approbation massive, [des Msis], fait figure d'investiture démocratique, celle-ci étant également censée émaner de grandes manifestations de masse présentées comme une communion du peuple et de son leader’. Mais les mises en garde à Ziguinchor, Bignona et Kolda, pour cause de sous-développement régional, ressenti comme la conséquence de l'ostracisme entretenu par la bureaucratie de Dakar à laquelle Idy a appartenu, préfigurent, comme on pouvait s'y attendre, le désordre que charrient les hordes de la massification à n'importe quel prix..
Idy passe de la ‘marche bleue’ à la ‘marche orange’. Les marches sont si nombreuses qu'elles rappellent d'autres. C'est bien à la suite des manifestations de la ‘marche sur Rome’ que le roi Victor Emmanuel III fit appel, en octobre 1922, à Mussolini pour former le gouvernement transformé, dès 1925, en dictature personnelle. La marche est ‘enthousiasme’ et ‘action’. A ce titre, elle s'oppose au ‘rationalisme’ qui ne transparaît dans aucun des ‘discours’ d'Idy. ‘L'esprit du fascisme est volonté, non intelligence’, théorisa le philosophe italien Gioanni Gentile, rallié à Benito Mussolini.
Au Sénégal, le doctrinaire approximatif et l'apprenti dictateur ne font qu'un. Un seul vocable inconstitutionnel suffit pour diviser la société. Les Fidel épinglent les In-Fidel pendant que Rewmi diabolise celles et ceux qui choisiraient de se placer en marge du ‘pays’. Toutes les autres formations politiques ont vocation à disparaître au profit d'une seule structure verticale opaque et corrompue, qui absorbe l'individu. Et pour éviter que l'intellectualisme n'‘enchaîne la force vitale’ (formule de Mussolini), Idrissa Seck s'entoure de Oumar Sarr, Awa Guèye Kébé, Pape Diouf, Serigne Mor Mbaye, le psychothérapeute, ‘ami’ des mômes, devenus ‘Xaley Rewmi’. ‘L'embrigadement de la jeunesse’ et le ‘goût des parades’ sont deux fixations communes au fascisme italien, au nazisme allemand, au franquisme espagnol, au salazarisme portugais et aux reliques totalitaires du XXe siècle. Idy s'en approprie dès son entrée en politique.
En septembre 2006, Rewmi est une reprise en main de Fidel, né plusieurs mois plus tôt. Le quotidien L'Observateur, daté du mardi 3 octobre 2006, fait état du ‘deal entre Idy et Insa Sankharé’, un petit arrangement pour conquérir un ‘grand pays’. Le Front pour le progrès et la justice (Fpj) de M. Sankharé ‘[est] restructuré pour s'appeler (...) Rewmi [dont] Idrissa Seck [est] le président. Pour le reste du bureau, la vice-présidence sera assurée par Awa Guèye Kébé, le poste de chargé de la vie politique revient à Pape Diouf. Oumar Sarr sera le porte-parole de Rewmi, Yankhoba Diattara, le secrétaire chargé des jeunes’. M. Diattara cumule désormais sa fonction de patron des Fidel avec celle de chargé des jeunes de Rewmi. Un activiste, deux factions. L'éthique n'existerait pas en politique.
C'est le moment, pour Idy, de renouer avec un certain ‘talent de tribun populaire’ et de manœuvrer en conviant Landing, Dansokho et Bathily à la ‘combinaison gagnante’ (Ca 2007). Les anciens communistes permettent de ‘concilier le nationalisme et une politique sociale’ comme aux origines du national-socialisme qui dirigea l'Allemagne de 1933 à 1945. Hitler - on s'en souvient - réorganisa à son profit un groupuscule d'extrême droite implanté à Munich (Bavière) et séjourna en prison (‘le raccourci vers le palais’) pour cause de putsch avant de choisir la légalité et le suffrage universel qui le portèrent, en janvier 1933, à la Chancellerie. Loin d'être majoritaire, le parti nazi s'imposa par une série de manœuvres et d'intimidations.
Dans leur phase de conquête du pouvoir, le fascisme et le nazisme ont tenu un discours typiquement populiste. Et ‘comme tous les populismes, le nazisme est un fournisseur de certitudes simples aux allures d'évidence, une mystification politique’. Idrissa Seck sait parfaitement que plus personne n'obtiendra de l'Abbé Diamancoune Senghor ce que le président Wade, bien connu pour ses largesses, n'a pas su extirper au prélat. Mais la paix en Casamance et la réhabilitation, en quelques heures, du pont Emile Badiane constituent, pour Idy, les premières illusions vendues d'une nouvelle mystification politique. Pour une première sortie, le choix, par Idrissa Seck, de la partie du pays la plus instable montre que les ‘démagogies populistes’ et les ‘modes intellectuelles dénigrant le rationalisme ou la démocratie représentative’ ont encore des chances de prospérer.
‘(...) Le modèle fasciste a profité des problèmes économiques et sociaux provoqués par la grande dépression des années 1930’. Il enferma la femme ‘dans un rôle effacé d'épouse et de mère destinée à donner à la nation de nombreux enfants’. Chez nous, le ‘messie’ proviendrait de la crise de l'émigration clandestine, de la vie chère, de l'électricité incertaine, de la campagne exsangue, de l'incapacité d'une classe politique vieillotte, du laxisme des citoyens ou de la colère générale. Le débat contradictoire auquel s'arc-boutent les démocrates, farouchement opposés au fascisme, produit le phénomène inverse. Mais les médias abonnés à ‘l'info sans infos’ sont incapables de mesurer les vrais enjeux d'une confrontation des projets. Ces médias-là ne profitent qu'aux imposteurs. Si, pour sa part, la presse écrite imposait le débat comme elle semble vouloir imposer Rewmi, elle nous épargnerait un nouveau saut dans le vide. Les programmes politiques, qui réunissent les préalables subjectifs et les conditions objectives de leurs réalisations, triompheraient alors de l'imposture.
Abdoul Aziz DIOP
Politologue
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