Le scandale Wolfowitz : Faillite des remèdes néolibéraux et profonde crise de légitimité
Ce n’est dès lors pas étonnant que celle-ci continue à s’aggraver et à hypothéquer l’avenir de milliards d’individus. Ceci explique pourquoi plusieurs rapports ont conclu à l’échec de la Banque mondiale dans la lutte pour réduire la pauvreté dans le monde. Un rapport commandité par le Sénat américain et publié en 2000 par la Commission Meltzer avait conclu que plus de 70 % des projets de la Banque n’avaient eu aucune incidence sur la réduction de la pauvreté. Tout récemment, c’est un autre rapport, interne celui-là, qui est arrivé à la même conclusion. Ce qui est encore plus grave pour la Banque, c’est que ce dernier rapport remet en cause son dogme sur la libéralisation du commerce et réfute toute corrélation entre cette libéralisation et la ‘réduction de la pauvreté’, comme veulent le faire croire les idéologues du néolibéralisme.
Ainsi donc, le scandale Wolfowitz risque-t-il de ruiner le peu de crédibilité qui reste encore à la Banque mondiale et d’aggraver sa crise de légitimité. Déjà en 1999, c’était Joseph Stigliz, son économiste en chef, qui était poussé à la porte après avoir attaqué les politiques de la Banque et du Fmi imposées aux pays du Sud, notamment africains. Depuis lors, les critiques avaient continué de fuser de toutes parts, remettant en cause les dogmes néolibéraux que ces deux institutions tentent d’imposer à tout prix aux pays africains comme des vérités d’évangile. Critiques exprimées tout récemment encore de l’intérieur même de la Banque.
Les révélations faites l’année dernière par un groupe d’éminents économistes sont encore plus dévastatrices pour l’image et la crédibilité de la Banque mondiale. En effet, dans leur rapport, ces économistes ont montré comment celle-ci a essayé d’orienter la plupart des études qu’elle commandait dans le but d’amener leurs auteurs à faire des recommandations qui justifient ou soutiennent le bien-fondé de certaines de ses politiques. L’un des auteurs du rapport, Angus Deaton, professeur à Princeton, a fait l’observation suivante : ‘Ils sélectionnent parmi les travaux ceux qui soutiennent les positions de la direction...’ Et de critiquer vivement cette direction qui, dit-il, ‘a claironné de façon répétée des conclusions empiriques et préliminaires sans reconnaître qu’elles étaient fragiles et incertaines’. Et les auteurs du document de lancer cet avertissement à la Banque mondiale : ‘Si vous faites ça trop souvent, les gens ne croient plus que la Banque mène des recherches impartiales.’
En vérité, il y a belle lurette que la Banque a perdu une bonne partie de sa crédibilité au point d’être en proie à une véritable crise de légitimité. Cela est dû non seulement aux mensonges contenus dans ses études, mais surtout à son incapacité à contribuer à la ‘réduction de la pauvreté’.
Un vernis moral pour un système intrinsèquement immoral et tyrannique
C’était peut-être en partie, pour redorer le blason de la Banque que Wolfowitz voulait faire de la ‘lutte contre la corruption’ son principal cheval de bataille, surtout en Afrique. En réalité, ni la Banque mondiale ni le Fmi n’ont jamais été intéressés par une lutte véritable contre la corruption, car ces deux institutions sont au service d’un système financier et commercial international profondément corrompu et mafieux. L’accent mis sur la lutte contre la corruption traduit d’une certaine manière la faillite des dogmes néolibéraux, puisque pour ces deux institutions, la corruption et la ‘mal gouvernance’ expliqueraient l’échec des programmes d’ajustement en Afrique!
Le scandale qui éclabousse Wolfowitz a révélé au monde le vrai visage de cet homme : menteur, cynique et immoral ! Et c’est un tel homme qui prétendait donner des leçons de vertu aux autres et qui, par sa campagne sur la corruption, essayait de donner un vernis moral à un système profondément immoral et despotique, à savoir le capitalisme dans sa phase néolibérale, de plus en plus militarisée et terroriste. Et curieusement, il semble que les seuls soutiens dont bénéficierait encore Wolfowitz au sein de la Banque viendraient des pays africains, cible principale de sa ‘lutte contre la corruption’! Mais le paradoxe n’est qu’apparent, car maintenant que Wolfowitz est dans la boue, les dirigeants africains préfèrent sans doute avoir affaire à quelqu’un qui aura désormais du mal à les regarder dans les yeux pour parler de ‘bonne gouvernance’ et de corruption.
S’affranchir du système néolibéral
Le scandale Wolfowitz, par delà sa personne, éclabousse tout le système néolibéral dont la Banque mondiale est l’un des porte-parole les plus zélés. Le scandale est révélateur du cynisme et de la profonde hypocrisie d’un système totalitaire, despotique et mafieux qui a peu de respect pour les valeurs humaines les plus élémentaires. Avec la militarisation croissante de la mondialisation néolibérale, la Banque mondiale est devenue complice des guerres d’agression et de pillage des peuples du Sud, tirant en moyenne un bénéfice net annuel estimé à plus d’un milliard de dollars, provenant pour l’essentiel des remboursements opérés par les pays dits ‘pauvres’! De l’Afrique à l’Asie, de l’Amérique latine aux pays européens de l’ancien bloc soviétique, partout elle s’est illustrée par la défense des intérêts des multinationales et des spéculateurs financiers au détriment de ceux des peuples.
Espérons que ce scandale contribuera à ouvrir davantage les yeux aux leaders et citoyens africains et à leur faire comprendre encore une fois que la Banque mondiale, le Fmi et l’Omc sont au service d’un système qui, depuis plus de cinq siècles, a prospéré en suçant le sang de l’Afrique par le biais de l’esclavage, de la colonisation, de la dette et du pillage de ses ressources. Le rôle de ces institutions est de perpétuer un tel système et d’étouffer tout effort visant à frayer le chemin à un développement autonome du continent. Il est temps que l’Afrique se réveille et brise les multiples liens de domination étrangère qui entravent la formidable capacité d’imagination et de créativité de ses peuples. L’Amérique latine, sous l’impulsion de Cuba, du Venezuela, de la Bolivie et de l’Equateur, entre autres, montre la voie à suivre. Puisse-t-elle inspirer l’Afrique ! (Fin)
Demba Moussa DEMBELE
Forum africain des alternatives
Dakar
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