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La politique fut le péché originel des assises nationales


Depuis la proclamation des résultats de l’élection présidentielle ponctuée par la victoire nette et sans ambages du candidat libéral Me Wade, le monde politique est secoué par une suite ininterrompue de pratiques aux relents conflictuels et de discours puisés du lexique guerrier. Les actes frisent la guerre civile. Etonnant pour l’issue d’un processus électoral contrôlé en amont comme en aval par la société civile sénégalaise, ouest-africaine, internationale, les représentants des partis politiques sans compter la Cena. Etonnant pour un scrutin dont la régularité, la transparence et la sincérité sont attestées par les observateurs nationaux et internationaux. Etonnant aussi que de tels actes et faits de contestations post-électorales se déroulent dans un pays qui s’appelle le Sénégal, vitrine de la démocratie africaine. Un pays qui a connu l’alternance politique après une gestion plus que cinquantenaire des affaires publiques et privées par le régime socialiste. Un parti qui s’est révélé à la face du monde depuis l’année 1948 (Bds-Bps-Ups-Ps). Un parti politique qui a eu le temps de constituer un régime, durant tout le temps de sa gestion de la puissance étatique, avec des béquilles sociales, des relais socioprofessionnels, des antennes patronales, une assise populaire, des filières militantes, une expansion internationale, etc.

Je laisse en suspens cette ébauche pour m’interroger ou interroger les faits politiques. Faut-il les malaxer pour en extirper les sucs nourriciers, au risque de s’attirer l’ire des bien pensants qui pensent que la posture intellectuelle se trouve aux abords de la rive des opposants, que je le ferai. Il est vrai que nous commettions cette erreur, il n’y a guère longtemps, tout juste 20 ans. Nous pensions que le pouvoir socialiste incarnait le diable et tout contact avec la formation des verts était avilissant. Bon nombre de gens ‘bien pensants’ qui sont actuellement dans les strates de l’opposition, manifestaient cette même tendance spirituelle. Il suffit de se situer dans le topos oppositionnel pour faire figure d’intellectuel. Les autres, ceux qui portent en eux la responsabilité de se mettre du côté du pouvoir en place, sont voués aux gémonies et sont dénués du titre d’intellectuel. C’est une tradition bien française avec un Sartre et ‘son meilleur ennemi’ Raymond Aron (tous les deux normaliens et agrégés de philosophie). Nonobstant les désaccords conceptuels ponctués par des positions livresques ou politiques en 1968 (mettre le système à nu, Raymond Aron à nu…), les deux hommes ont cheminé avec Simone de Beauvoir et le jeune philosophe André Glucksmann pour demander à Giscard d’Estaing d’accueillir les boat people.

Ce fut une élégance courtoise qui démontre que l’intellectuel demeure cette personne qui porte en elle les valeurs de vérité, de justice et de raison. Il est cette personne qui refuse d’être le moyen d’un but qui n’est pas le sien. L’intellectuel est ce gardien des valeurs qui doit s’ériger contre le réalisme politique en ce qu’il comporte de concessions, de compromis et de compromission. Cette posture responsable vogue dans les océans de la liberté et de l’indépendance et délaisse les rivières politiques. La posture de l’intellectuel est l’incarnation des valeurs précitées et dit ces ‘valeurs-là’. Le manichéisme de fonction n’est plus de mise : Serge Halimi, reprenant une célèbre expression de Paul Nizan (Les Chiens de garde. 1932. Nizan dénonçait le philosophe qui entendait dissimuler sa participation à l’actualité impure de son temps sous un amas de gros concepts), qualifie ceux qui sont avec le pouvoir en place de ‘nouveaux chiens de garde’ du système, par opposition aux intellectuels ‘dissidents’ et ‘résistants’. C’est une belle coquetterie.

Cette forme de discours est aussi en cours sous nos cieux.

Le ‘thuriféraire’, ‘le laudateur’ sont ceux qui expriment un accord avec les vues et les points exprimés par le pouvoir en place contre l’opposition ou une partie d’elle. Les gens se donnent des droits qu’ils dénient aux autres.

Abonne dans le même sens théorique qu’eux et tu deviens subitement une lumière. La pensée unique, pour faire genre, veut s’imposer : il faut penser et écrire les mots : crise, népotisme, monarchie, incurie, gabegie, corruption, détournement ; en somme énumérer les sept plaies d’Egypte et les accoler au pouvoir libéral pour faire genre et être dans la mode du temps de la pensée et de l’action. L’on devient alors, par la magie des cathodes et/ou des ondes hertziennes, un ‘patriote’ ou plus : ‘un homme de bien’. Pour les bien pensants, la morale se situe aux abords immédiats de l’opposition. Ceux qui débarquent sur l’autre rive, ne sont que mus par les biens du monde. Ce qui donne pour un ‘journaliste : la voix de son maître’, pour ‘un professeur : l’opportuniste en quête de promotion’, ’pour le syndicaliste : le traître qui tente de déstabiliser le mouvement’. Tristes destinées spirituelles pour un pays aux intelligences plurielles que l’on tente d‘étouffer avec l’oreiller de la politique. Pour s’en convaincre, il suffit de constater le mode ahurissant de monstration des positions politiques des leaders syndicaux. Ils affichent ostentatoirement leur appartenance politique et refusent au peuple le droit d’en prendre acte.

La Ld/Mpt et le Ps se partagent les glorioles. Après Castro, pas Raul, mais la dame Sakho Dansokho. Au communiste succède, par une naïve volonté historique, la sociale démocrate. Toute personne qui agite une pensée non conforme aux desiderata de l’opposition est qualifiée de ‘pro consul’. On a réussi même à les répartir, ceux que l’on désigne par le vocable de ‘diplômés de l’enseignement supérieur’, dans trois classes de ‘larbins’. Dans quel pays sommes-nous si personne ne peut afficher, en toute quiétude, sa pensée. La police de la pensée stalinienne veille au grain. Mais heureusement comme disait Heidegger : ‘Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve.’ Le démocrate dit : ‘Je ne suis pas d’accord avec vos idées et opinions, mais je ferai en sorte que vous puissiez les exposer et les défendre partout où je serai’. La démocratie est belle, mais difficile à assumer. On ne le dira jamais assez devant l’histoire et le monde, les Assises sont un fait politique mû par des politiques à des fins politiques. Mais je ne crois pas un instant qu’elles peuvent déstabiliser le pouvoir en place, théoriquement et pratiquement car étant nulles et non avenues dans le principe comme dans le fact. Mais toutefois, je crois fermement que des hommes et des femmes ont le droit, garanti par la Constitution, de s’associer, de penser, de réfléchir sur tout domaine qui les intéresse. Maintenant chaque chapelle politique détient ses propres codes de lecture appropriés et est libre de les assumer. Ceci est également valable pour tout citoyen.

Le terrorisme intellectuel et politique

Il est vrai que politiquement, de telles assertions ont eu un effet sur le comportement des gens. Ils sont nombreux à freiner leurs critiques parce qu’ayant peur de passer pour des affidés au pouvoir libéral. Dans les discussions amicales comme familiales, le ton est empreint de désaccords, mais silencieux. Les gens soulignent, dans les instances familiales et amicales l’aporie d’un tel processus, mais se taisent… Posture dangereuse pour un pays car le silence des pensées est plus dangereux pour la démocratie que tous les cris politiques. Il est temps que l’intelligence plurielle s’affiche en toute responsabilité. Elle doit quitter les cavernes de la mode pour, en s’appuyant sur la raison, exalter le vrai et le juste et ce faisant atteindre les cimes éthérées pour permettre aux citoyens de savourer, dans la plénitude, la volupté de la pensée. Ce silence est aussi en construction tenace dans le corpus de la société civile.

La sacro sainte loi de l’équidistance par rapport aux chapelles politiques est abolie au profit de la mode. La société civile doit penser contre le pouvoir pour acquérir une dignité aux yeux de l’opposition. Sinon, tout le monde se souvient des sorties tonitruantes d’un leader de l’opposition contre une association de la société civile coupable, à ses yeux, d’avoir communiqué sur le dialogue politique, on passe pour un traître à la nation. Des hommes se donnent le droit reconnu nulle part, de délivrer les licences au bon gré de leurs positions politiques. Hier : le compagnonnage avec les lauriers, aujourd’hui le divorce et bonjour les anathèmes. Le Sénégal n’est pas peuplé d’amnésiques, même si l’utilisation de ritournelles dialectiques se généralise. Il faut afficher le courage de proposer un renversement de tendance et de perspectives pour le bien de ce pays qui ne peut plus souffrir de continuer à assumer le clivage conflictuel entretenu artificiellement par une classe politique, qui sous l’émail d’intérêts nationaux, en gère des particuliers. Nous sommes au carrefour d’une logique faite de diversification partenariale et de tensions soutenues économiquement avec les pays du Sud. Ce que les économistes analysent sous le slogan de coopération Sud-Sud. Cette tendance se traduit par des innovations, des ruptures souveraines et des remises en cause de l’ancien modèle de coopération. Nous sommes en train de payer le prix de la dignité économique. L’axe Paris-Dakar ne dispose plus de l’exclusivité économique. Nous sommes dans le temps de la diversification partenariale.

La politique comme péché originel

Il n’y a pas de crise économique, ni famine au Sénégal, mais des difficultés économiques nées de facteurs exogènes que notre économie ne peut supporter : le pétrole et la dépendance alimentaire fonctionnent comme de puissants leviers déstabilisateurs. Sans oublier qu’il faut prendre en compte un héritage politique économique plus que cinquantenaire qui a jeté les bases de la déstabilisation et de la précarisation parce que mue à partir de l’occident de ses intérêts. Je parle de système économique mondial et de ses sous-systèmes qui sont mus à partir de l’occident pour la satisfaction uniquement de ses besoins propres et ses visions. Désigner un pouvoir libéral comme responsable de l’agression des facteurs exogènes c’est manifestement faire preuve de parti-pris notoire et de stratégie politique. Il n’y a pas de crise institutionnelle. L’Etat est assis sur un socle institutionnel solide. Les Institutions de la République fonctionnent correctement.

Je pars de l’étonnement pour dérouler mon logos. J’essaie de comprendre le refus de la vérité des urnes manifesté ostentatoirement par une opposition qui se sait pourtant vaincue. Ce refus du tableau des urnes peut s’expliquer par la volonté de ne point accepter le statut de minorité infligé par le peuple souverain. Une élection présidentielle est une rencontre entre un homme et le peuple. Le parti devient dès lors un cadre de concertation, d’élaboration et de réflexions des politiques en somme une machine électorale au service exclusif du candidat. Quatre principaux partis politiques sont allés à la pêche des voix. Les fortunes furent diverses. Le Pds, Rewmi, le Ps et l’Afp se sont partagés les voix des citoyens. Les autres partis politiques, il faut oser le dire, n’ont fait que de la figuration. Ils n’ont aucun poids électoral et doivent méditer cette vérité que le peuple souverain leur a servie. Si le Pds et Rewmi ont accepté les résultats du scrutin électoral, les autres partis précités refusent d’admettre leur défaite et brandissent les cris de la fraude sans pouvoir pour autant apporter les preuves tangibles d’une quelconque irrégularité.

En vérité, nous sommes en passe d’une stratégie de communication politique qui consiste à vouloir faire croire aux gens que ‘nous, socialistes, avons remporté la victoire, mais le camp libéral a truqué les élections dès le début des opérations’. Au point de vue politique, la manœuvre est intelligente.

C’est la raison pour laquelle, le Ps, principal parti politique de l’opposition, a mis sur pied le Front Siggil Sénégal (Fss). Le Fss, à son tour, de proposer les assises nationales en prenant soin d’y convoquer des hommes représentatifs de diverses institutions internationales. Le Ps a eu l’intelligence de replonger dans l’océan politique des hommes comme Amadou Mactar Mbow, Mamadou Lamine Loum, Moussa Touré, Babacar Ndiaye, Cheikh Amidou Kane, les généraux Keïta et Seck, Ibrahima Fall, Mamoudou Touré. Des sommités qui sont aujourd’hui des autorités reconnues au sein des institutions comme l’Onu, l’Unesco, la Bad, la Banque mondiale et le Fmi. La majorité a été ministre sous le régime socialiste. Comme dirait l’autre, la politique fut le péché originel des Assises. Elle a dénaturé ce qui devait être pensé et conçu autrement, le rendez-vous idéel du peuple sénégalais. Dommage pour le Sénégal… (A suivre)

Abdoulaye SEYE Journaliste sociologue

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