L’agonie et la naissance d’un monde
Les médecins et charlatans sont nombreux au chevet du malade moribond. Quand les premiers lui proposent des interventions chirurgicales, les seconds agitent leurs potions ‘magiques’ pour tenter de sauver le mourant. Rassurez-vous, nous ne faisons allusion ici à aucune personne, dont les souffrances physiques ont atteint un stade terminal. Cette métaphore médicale personnifie simplement le système capitaliste dont les soupirs haletants indiquent vraisemblablement qu’il risque de rendre l’âme. Son état clinique est jugé préoccupant.
Les plus sceptiques, à la lecture de ces lignes, hausseront les épaules et parleront de précipitation analytique ou de jugement hâtif tant le système a su résister à plusieurs crises, tandis que d’autres farouches partisans crieront tout bonnement au scandale en énumérant les ‘nombreux avantages’ induits par le capitalisme : développement économique et technologique, progrès scientifiques, libertés individuelles et collectives et tutti quanti…
Certes, nous ne nions pas que le système ait fait avancer le monde dans quelques domaines, mais un bilan critique et lucide démontre à satiété qu’il est largement négatif. On nous parle de développement. Mais de quel développement ? Un développement qui exclut les deux tiers de l’Humanité ! Un système qui a produit l’esclavage (traite négrière), l’expropriation de terres d’autochtones (Indiens confinés dans des réserves…), la colonisation, la néo colonisation, la guerre froide et son équilibre précaire de la terreur, l’impérialisme de manière générale, la mondialisation capitaliste... La folle cavalerie multiséculaire doit s’arrêter, hic et nunc !
Un système basé sur l’asservissement, la rentabilité désincarnée, la compétition sans règles justes, le profit érigé au rang de finalité et non comme moyen d’accession au bien-être, la prolifération de paradis fiscaux, la déprotection et l’envahissement des économies faibles sous le fallacieux prétexte du libre-échangisme inégal, l’omnipotence des institutions de Bretton Woods, la floraison des fonds spéculatifs, les pertes astronomiques (5 milliards d ‘euros avec Jérôme Kerviel de la Société générale, 600 millions d’euros à la Caisse d’épargne française), les rémunérations titanesques et autres stocks option ainsi que les parachutes dorés pour amortir la chute des dirigeants d’entreprises ayant failli. Ce rouleau compresseur est intenable. Aujourd’hui, la croyance capitaliste s’embourbe et s’enlise dans son syllabus, son diagnostic et sa thérapie et ses disciples titubent. L’activisme sympathique du président Sarkozy renseigne à souhait sur la profondeur et l’étendue du mal. Tel un château de cartes, un monde s’effondre, pour paraphraser le titre de l’écrivain nigérian Chinua Achebe.
Wall Street, grand temple de la vulgate capitaliste et épicentre du séisme financier renvoie depuis longtemps l’image d’une bulle virtuelle déconnectée des réalités humaines où l’on brasse des sommes démentielles et vertigineuses dans un monde marqué par la pauvreté, alors que la planète n’a jamais accumulé autant de richesses ; par la maladie endémique au moment où la recherche est très pointue ; par la faim qui côtoie paradoxalement la surproduction alimentaire ; et par le chômage que narguent les super capitaux qui donnent le tournis.
Vincent Beaufils, chroniqueur à la revue Challenges, diagnostiquant les facteurs de la crie financière actuelle, dit une chose remarquablement simple, mais admirablement ignorée : ‘Tout crédit doit avoir en face un actif bien identifié. Autrement dit, l'argent ne peut être utilisé que pour financer l'économie réelle.’ Qu’on en est bien loin !
Il est nécessaire à présent de repenser les fondements de l’économie, de la finance et de la politique internationale. ‘En 1968, affirme Roland Laskine de l’hebdomadaire français Le Journal des Finances, les étudiants écrivaient sur les murs qu’il est interdit d’interdire. Aujourd’hui, ces mêmes étudiants, dont une bonne partie occupent des postes clés dans les entreprises ou l’administration s’inquiètent de la crise financière et déclarent qu’il est interdit de laisser faire’. Il nous faut donc rompre avec ce système foncièrement spéculatif et usuraire, cette ‘économie de casino des salles de marchés’ qui, au lieu de lutter contre la misère, la nourrit au profit d’oligarchies.
Il faut une politique hardie de redistribution des ressources planétaires pour partager, échanger et créer de la solidarité. Ainsi, le bien (symbole de la morale) va recouvrer sa dignité de catégorie acceptée dans le jeu économique et financier. A cette fin, il faudra mettre à contribution les outils et mécanismes de régulation que constituent notamment la Zakat (aumône légale) et les actions caritatives.
Le problème n’est pas technique, la solution est éthique et morale et ce n’est pas un vœu pieu.
Le drame existentiel que vit le monde, notamment dans sa partie la plus ‘développée’, fait retentir dans notre esprit l’actualité du message coranique qui dans une de ses paraboles déclare : ‘Lorsqu’ils eurent oublié notre Rappel, nous leur ouvrîmes les portes de toutes choses jusqu'à ce qu’ils soient satisfaits d’eux-mêmes (triomphalisme et gloriole), nous les prîmes de vitesse avec surprise et les voilà tous désespérés.’
Cependant, dans ce ciel obscur, se profilent à l’horizon des étoiles et lueurs d’espoir. D’abord, ce n’est pas une simple coïncidence si le prix Nobel d’économie 2008 a été décerné à un théoricien très féroce à l’égard du capitalisme et de l’ultralibéralisme, l’Américain Paul Krugman, professeur à Princeton et chroniqueur pédagogue à New York Times. Ensuite, la fin de règne de l’administration Bush dont les performances historiques sont indiscutables (guerres et économie en lambeaux…) et la volonté envisagée du peuple américain d‘élire à sa tête un personnage cosmopolite (Barack Obama) qui n’est pas, pour le moment, adepte d’une Amérique gendarme du monde, peuvent également se lire comme des signes du destin.
Enfin, l’idée d‘une refonte des institutions financières internationales est largement partagée. Les scandales managériaux et moraux qui ont fait partir l’année dernière Paul Wolfowitz de la Banque mondiale et menacent aujourd’hui Dominique Strauss-Kahn au Fmi incitent symboliquement à l’optimisme. Il y a une prise de conscience en lame de fond. Les sommets sur la crise se multiplient parce qu’on a atteint le sommet de la crise !
Le monde est en train mutatis mutandis de négocier un grand et délicat virage. Déconstruire et reconstruire les fondements sapés sur lesquels est bâti le système dominant. Ne nous payons pas de mots, il est urgent d‘amorcer la sortie du long tunnel sans lumière du capitalisme. L’enjeu est simple : éviter de sombrer.
Nous ne pouvons aujourd’hui faire l’économie d’un ‘sursaut d’humanité’, pour reprendre le joli concept du brillant sociologue Edgar Morin, et élaborer une politique de civilisation. ‘Il est pratiquement aisé que l’humanité se fédère, devienne une, sans cesser d’être diverse. Chacun de nos organismes est une république de trente milliards de cellules. Pourquoi une fédération de quelques centaines de nations et de trois à six milliards d’homo sapiens, ne parviendrait-elle pas à s’auto-organiser ? Il est non seulement raisonnable, il est vital de l’envisager : le péril mortel que nous font courir à tous les humains les affrontements entre empires et puissances, nous pousse à concevoir une confédération d’humanité qui, englobant les Etats-nations, respectant leur originalité et leur singularité, leur supprimerait leur omnipotence, les freinerait et les régulerait’ (cf. Edgar Morin, Où va le monde ? Paris, L’Herne, 2007) Cette communauté de destin qui exclut l’hémogénie dominatrice à laquelle appelle Edgard Morin est inévitable pour que la notion de village planétaire chantée sur tous les tons ne soit plus un slogan creux à usage impérial.
Eveiller et réveiller l’humanité pour la prévenir de la perdition.
Le monde a besoin d‘être plus solidaire et moins antagonique pour être plus viable, plus écologique et donc mieux vivable. Dans cette entreprise de reconstruction, l’Afrique et le reste du monde ‘tiers-mondisé’ doivent avoir voix au chapitre afin de ne pas rater ce nouveau train de l’Histoire. Divine surprise ! La fin de l’histoire décrétée avec aplomb par Francis Fukuyama faisant l’apologie du capitalisme et de son ersatz politico-économique n’est pas à l’ordre du jour. Le modèle politique et le ‘dernier homme’ que le politologue américain a théorisés sont en crise. Un autre monde plus juste est alors possible. A nous de l’inventer et de bien l’inventer pour qu’il soit à notre service et non le contraire.
Dans cette quête de reconstruction, pour réduire les incertitudes et augmenter les chances de réussite, l’éducation, la formation et l’information doivent jouer un rôle axial pour décoloniser et ‘décapitaliser’ les mentalités et consciences. Ce n‘est pas un p’tit job.
Il faut aujourd’hui une vraie politique de civilisation pour citer encore Edgar Morin. ‘Semer la vie, pour nous, c’est la dépense d’efforts sans nombre, c’est la production de germes sans nombre, mais en même temps semer peut coïncider avec s’aimer’, dit-il. Surtout pas de bricolage ou de rafistolage, sur un échafaudage en ruines. Au chaos, il faut substituer la responsabilité. C’est à chacun de commencer à commencer ne serait qu’avec lui-même !
Ballé PREIRA
Journaliste
bpreira@yahoo.fr
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