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Les Etats-Unis et le monde arabo-musulman : Le ‘gros bâton’ et l’or noir


‘On ne jette des pierres que sur un arbre qui porte des fruits.’ (Proverbe africain)

Entre les Etats-Unis d’Amérique et les pays arabo-musulmans, les rapports sont historiques et très complexes. Avec le principal allié qu’est l’Arabie saoudite, la ‘relation spéciale’ initiée par le président Franklin D. Roosevelt et le souverain saoudien Abd Al Aziz Ibn Saud remonte au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les premiers gisements pétroliers du pays sont alors exploités par des compagnies américaines et le fondateur de l’actuel Royaume devint l’un des hommes les plus riches au monde. Quand, en 1953, Ibn Sa Ud prend la relève à la mort de son père, il choisit la continuité.

Comme dans tout compagnonnage il y a des hauts et des bas, la relation spéciale’ a subi les contingences du temps (les crises pétrolières, la fondation de l’Etat d’Israël et ses conséquences, la guerre froide, etc.), mais elle demeure. Les Etats-Unis ont été, à ce point, dépendants de l’Arabie saoudite pour leur approvisionnement en pétrole qu’il leur faut aujourd’hui casser cette dépendance dangereuse en diversifiant leurs sources d’approvisionnement ; c’est bien pourquoi ils se tournent de plus en plus vers les pays africains producteurs (les principaux étant dans l’ordre le Nigeria, l’Angola, la Guinée Equatoriale) et ceux qui pourraient le devenir. Les Etats-Unis ne font que 5 % de la population de la planète, mais à eux seuls, ils consomment 25 % du pétrole produit dans le monde. A eux seuls, les automobilistes américains brûlent 10 % du pétrole produit dans le monde tous les jours. Par ailleurs, le budget de la défense des Etats-Unis fait plus que les budgets militaires additionnés de tous les autres pays au monde, ce qui fait que la hausse du prix du baril de pétrole a un impact certain sur le budget de la défense du pays, et ainsi donc sur le coût de la sécurité. Sans compter la facture pétrolière des multinationales américaines implantées à travers le monde et qui fondent la suprématie économique du pays.

L’accessibilité du pétrole par la sécurisation des zones de production est donc à la fois une question de vie quotidienne et de défense nationale, par conséquent une question de souveraineté nationale. Il ne fait pas de doute que nombre de conflits armés à travers le monde sont indissociables de cette donne. C’est à la lumière de cet intérêt stratégique pour le pétrole qu’il faut lire par exemple la normalisation des rapports entre les Etats-Unis et la Libye, petit pays riche, stable et assis sur une véritable manne pétrolière, au moment où la Chine fait des pieds et des mains sur le continent africain en investissant tous les secteurs porteurs de croissance pour assouvir ses ambitions de grandeur et de puissance.

A côté de l’Arabie Saoudite, l’autre allié de Washington dans le monde arabo-musulman est l’Egypte. Ce pays à la charnière de l’Afrique et de l’Orient, qui a accepté de faire la paix avec Israël, principal allié de Washington dans le monde, est aussi un partenaire stratégique. Un pays choisit bien ses amis. Et c’est en élargissant le cercle de ses amis et de ses alliés qu’on arrive à anéantir ses ennemis, en les isolant progressivement, par les moyens du ‘soft power’. C’est ce qui fait que l’aide américaine à ce seul pays est supérieure à toute l’aide octroyée aux pays d’Afrique au sud du Sahara, et que les violations graves des Droits de l’homme ne font jamais l’objet de condamnations conséquentes. Le choix du président Obama de s’adresser au monde arabo-musulman à partir du Caire est le signe de la continuité des rapports entre Washington et le régime égyptien. Et le choix de se rendre au Caire après Riyad donne la mesure des rapports avec l’un et avec l’autre.

La question de savoir si les Etats-Unis sont pour ou contre les musulmans, pour ou contre l’Islam est un faux débat, car même si les Etats-Unis et les pays arabo-musulmans ne partagent aucune valeur fondamentale, comment les Etats-Unis pourraient-ils se mettre à dos des sociétés qui font plus d’un milliard et demi d’âmes ; ce n’est ni réaliste ni pragmatique. Il est vrai que les pays musulmans sont parmi les plus pauvres et leurs sociétés parmi les plus désorganisées au monde, avec des inégalités énormes et des tensions sociales et identitaires latentes, mais ces pays détiennent l’essentiel des ressources énergétiques du monde et leurs sociétés forment un vaste marché de consommation que, même, de frustes idéologues ne peuvent se permettre d’ignorer. La relation entre les Etats-Unis et les pays arabo-musulmans est donc purement stratégique.

Dans la défense de leurs intérêts, les Etats-Unis usent et abusent de la carotte et du bâton, en d’autres termes ‘par la négociation si possible, par la force si nécessaire’, ainsi que l’indiquent clairement les responsables américains eux-mêmes. Il y a d’une part la main visible qui tend la carotte et d’autre part, la main invisible qui tient le ‘gros bâton’, selon l’expression même d’un ancien président américain. Le principe est le même, indépendamment de la couleur du parti qui est aux affaires à Washington D.C. Démocrate ou Républicain, la seule constante dans les rapports des Etats-Unis avec les pays arabo-musulmans comme avec le reste du monde en général est la défense des intérêts américains.

C’est pourquoi, malgré le fléchissement et l’ouverture au dialogue manifestés par l’administration Obama en direction de ces pays, il ne faudra pas être surpris si, progressivement, cette administration renoue avec certaines pratiques de l’administration de son prédécesseur. Avant-hier, il y avait la Libye avec Ronald Reagan, hier sous William Jefferson Clinton, Bush Senior et Junior et aujourd’hui encore il y a l’Irak, dans un avenir proche, il ne serait pas surprenant qu’il y ait l’Iran sous Barack Obama. Il est difficile de voir en effet ce qui va empêcher l’Iran de se doter de la puissance nucléaire : c’est une question d’accomplissement, de fierté nationale et de suprématie régionale. Vu de Téhéran (qui aura été le principal gagnant de la guerre contre l’Iraq), avec la Bombe, les voisins et les ennemis n’auront qu’à se mettre sous le parapluie iranien ou alors bien se tenir. Vu de l’Occident, la Bombe pourrait un jour tomber entre les mains de fondamentalistes pour qui la vie sur terre n’a aucune valeur et/ou déclencher la course aux armements dans la région. A terme, il y aurait un monde par conséquent infiniment plus compliqué.

C’est bien pourquoi, en plus des deux guerres héritées de l’administration précédente, l’essentiel de la politique étrangère des Etats-Unis à l’heure actuelle se concentre comme sur un pentagone de cinq pays arabo-musulmans : l’Irak, l’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan et la Turquie qui est leur principal allié au sein de l’Otan. C’est bien pourquoi le président Obama a cherché à faire avancer la candidature de ce pays à l’entrée dans l’Union européenne lors de sa tournée sur le Vieux Continent, en avril dernier.

Dans son ambition de refonder les rapports entre son pays et les pays arabo-musulmans, il ne faut pas se faire d’illusions : il faudra bien plus qu’un discours pour cela, bien plus que des discours. La rue arabe, les sociétés arabo-musulmanes attendent bien davantage. Un, deux, trois, plusieurs discours, sans des actes concrets allant dans le sens de la résolution du conflit israélo-palestinien, pourraient ne faire que l’effet d’un souffle passager sur une plaie ouverte et vive. Cette résolution passe inévitablement par la fin de l’implantation de nouvelles colonies israéliennes et la création d’un Etat palestinien viable, les deux indissociablement liées, étant donné que l’implantation des colonies est faite de telle sorte qu’un Etat créé sans le démantèlement de celles-ci ne serait ni solide ni stable, par conséquent nullement viable.

Mais dans les rapports de forces entre les Etats occidentaux et les Etats arabes, ces derniers ont aussi leur part de responsabilité dans le fait que ces rapports jouent en leur défaveur. Ce sont des Etats sans aucune ouverture, où les opposants politiques n’ont pas droit de cité, la liberté d’expression n’existe pas, même dans les sociétés les plus évoluées comme en Tunisie par exemple, les élections sont souvent contestées et à juste raison, la transmission du pouvoir n’est jamais démocratique, même quand le pays ne s’appelle pas monarchie (ainsi de l’Egypte et de la Libye où les héritiers des chefs sont placés sur orbite et vont probablement succéder à leurs pères).

Bref, il n’existe pas d’ouverture et de liberté qui permettent l’expression des sensibilités et des talents et le renouvellement nécessaire, sinon indispensable des générations, surtout que ce sont des sociétés où les forces vives sont les jeunes. C’est tout cela qui fait qu’il y a un fort potentiel de révolte et de tensions graves, qui risquent d’exploser à la moindre occasion, si par hasard ou par exemple, le prix du pain augmente ou si les revenus générés par le pétrole baissent avec le cours du baril. Ces pays sont dépendants des revenus générés par leurs ressources énergétiques au point qu’ils ne peuvent nullement s’en servir comme d’un instrument de pression dans leurs rapports avec le reste du monde.

Il reste à voir jusqu’à quand ces Etats pourront encore fermer tous les espaces de liberté et d’expression de leurs sociétés pourtant constituées en grande partie de jeunes (en raison d’une démographie non maîtrisée) qui aspirent légitimement à davantage de liberté et d’épanouissement, du reste comme tous les jeunes du monde. L’aspiration à la liberté, la liberté elle-même n’est pas une denrée occidentale. En ouvrant des espaces de liberté pour permettre à leurs sociétés civiles (les jeunes qui forment plus de la moitié des populations de ces pays, les syndicats, les intellectuels, les mouvements associatifs…) de s’exprimer, il ne s’agira pas de faire plaisir à l’Occident, il s’agira simplement de distribuer une denrée à laquelle tout le monde a droit et que la marche du monde va progressivement condamner les Etats fermés, de la Chine (qui ferme l’accès à Internet à ses populations au moment du souvenir des 20a ns de Tiananmen en espérant rendre son peuple amnésique) à la Tunisie (malgré ses progrès sociaux et économiques), à distiller, même au compte-gouttes. L’homme ne vit pas que de pain !

Abou Bakr MOREAU Prof. d’Etudes Américaines F.L.S.H, Ucad Dakar

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