Langues et enseignement : Les mesures fondamentales à prendre sans lesquelles la ‘Renaissance africaine’ ne pourra se produire
Le fait de dispenser l’enseignement exclusivement en français engendre divers effets pervers graves : des taux de redoublement et d’abandon très élevés, coupure entre instruits et non-instruits, ainsi qu’entre gouvernants et gouvernés, faible rentabilité de l’enseignement, faible pourcentage de scientifiques et de techniciens compétents, grande insuffisance d’initiatives constructives, accroissement du nombre des sans emploi, des pauvres, des délinquants...
On le sait depuis longtemps, l’utilisation des langues nationales dans l’enseignement et l’administration est une nécessité, mais la manière d’y parvenir n’est pas évidente. Or, des exemples significatifs de réussite existent.
En Finlande, jadis colonisée par la Suède, le suédois était resté la langue de tout l’enseignement et de l’administration. Et le finnois est apparenté à un groupe linguistique d’Asie centrale qui est radicalement différent des langues européennes. De plus, il était demeuré pratiquement oral jusqu’en 1835, date à laquelle un médecin mit par écrit les récits épiques populaires. Le cas de la Finlande est donc tout à fait analogue à celui de nombreux pays de l’Afrique subsaharienne.
En 1858, la première école secondaire finnoise fut créée (initiative privée), et le finnois devint la langue de l’administration locale dans les communes rurales où ses locuteurs étaient majoritaires. En 1865, les municipalités purent commencer à ouvrir des écoles primaires finnoises. A partir de 1883, les écoles secondaires finnoises se multiplièrent rapidement et en 1894, l’université devint bilingue. De nos jours, ce modeste pays de 5 200 000 habitants est au 11e rang mondial pour le Rnb par habitant, au 13e rang pour l’Idh, au 1er pour le niveau en mathématique des élèves de 15 ans et il est l’un des leaders de la production des téléphones portables.
On retiendra que l’école secondaire en finnois a précédé de sept ans l’ouverture des écoles primaires, que le développement des écoles dans la langue nationale s’est accompagné d’un développement économique et démocratique remarquable, que les formulaires administratifs sont bilingues, et que les deux langues (finnois et suédois) sont obligatoires dans les programmes scolaires des cycles correspondant aux collèges et aux lycées.
Remarquons, d’autre part, que, depuis quelques décennies, les écoles bilingues et internationales se multiplient dans le monde, ainsi que les livres bilingues. Dès 1975, Cheikh Anta Diop avait publié, dans le Bulletin de l’Ifan, un article bilingue de 80 pages intitulé Comment enraciner la science en Afrique : Exemple wolof (Sénégal), dans lequel il a traduit en wolof : la théorie des ensembles, la physique mathématique et théorique, l’organisation de la matière au niveau quantique, la relativité restreinte et générale, la terminologie de l’algèbre tensorielle, et la chimie quantique (pages de gauche en français, pages de droite en wolof). Depuis, l’Ifan a publié, de même, en édition bilingue, des contes sénégalais.
La méthode reste à être transposée aux livres scolaires de l’enseignement secondaire, en commençant par la première année, la ’sixième’, et par les mathématiques et les sciences, puis en continuant, d’année en année, jusqu’à la terminale. Pour ce faire, il y a lieu de constituer une équipe de professeurs et de linguistes ad hoc. Ainsi seraient formés en quelques années les cadres moyens bilingues, à même de servir dans l’enseignement primaire et dans l’administration. Et de cette façon, les parents jusqu’ici réticents, verraient qu’il ne s’agit pas d’un ‘enseignement au rabais’, la matière étant exactement la même que celle du programme composé en français et ils seraient rassurés sur le futur emploi de leurs enfants.
Par ailleurs, il conviendrait de créer, en province, dans les régions, des lycées polytechniques bilingues (et plurilingues), et mixtes (50 % de filles). L’enseignement dispensé serait très diversifié : comptabilité, gestion, management, droit commercial, travaux publics, hydraulique, mécanique, électricité, électronique, informatique, chimie, nutrition, hygiène, traitement des déchets, médecine élémentaire et préventive, secourisme, autant que agriculture tropicale, élevage scientifique, sylviculture, écologie,... et aussi, éthique. Les élèves seraient réparti(e)s en différentes sections et sous-sections.
Il s’agit d’obtenir non seulement une amélioration des productions agricoles, de la santé et de l’environnement, mais aussi et même surtout le développement d’activités artisanales, industrielles et de services très diversifiées (production, réparation, maintenance, conception… synthèses de savoirs traditionnels et de savoirs scientifiques des plus pointus). Ces établissements, dont la localisation serait préalablement étudiée, joueraient le rôle de ‘pôles de développement’ autour desquels se créeraient des Pmi et des Pme individuelles et associatives.
Le premier établissement polytechnique de ce type pourrait être expérimenté dans une région semi-rurale déjà pourvue en eau et en électricité et suffisamment proche de la capitale pour assurer l’approvisionnement et les débouchés. La commune choisie donnerait le terrain nécessaire. Le statut de ces centres polyvalents serait celui des établissements d’utilité publique sans but lucratif. Le financement pourrait être fourni par plusieurs sources internationales. Les jeunes diplômés sortant des écoles et instituts universitaires, publics et privés, du pays, pourraient être recrutés comme enseignants.
Conclusion
Nous suggérons donc que soit pris en considération prioritairement le projet simple qui consiste à recruter un groupe de linguistes traducteurs et d’enseignants (locuteurs de la langue concernée), d’abord en mathématique et en sciences, et à produire les manuels ou fascicules bilingues en commençant par la première année du collège (dite la sixième). Il est d’un intérêt primordial que chaque Etat engage la bilinguisation en cours dans de nombreux pays, en utilisant la langue véhiculaire ou majoritaire du pays ou de la région et la langue européenne de l’ancien colonisateur.
Par ailleurs, en application du choix du swahili par l’Ua comme langue intra-africaine de communication, devant jouer le même rôle que l’anglais en Europe ou l’hindi en Inde, cette langue serait obligatoirement apprise à partir de la deuxième année de l’enseignement secondaire (dite la cinquième) dans les Etats africains qui ne la pratiquent pas. Ce qui impliquerait que les pays de l’Afrique de l’Est envoient des enseignants de cette langue dans les autres pays. Rappelons que ‘L’Histoire générale de l’Afrique’, éditée par l‘Unesco, est traduite en swahili et constitue, de fait, un texte à double usage, facile à acquérir.
Louise Marie MAES DIOP
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