Invention de la violence au Sénégal : ‘Archéologie’ d’un phénomène social menaçant la démocratie sénégalaise
‘Pas de liberté pour les ennemis de la liberté’ (Louis Antoine Léon de Saint-Just) La célèbre citation de Louis Antoine Léon de Saint-Just, homme politique français natif de Decize (département de la Nièvre), fut prononcée pour annoncer la répression sanglante des mouvements contre-révolutionnaires et royalistes en France. Pour autant, il faut préciser que cet appel ne signifie pas que les adversaires de la liberté ne sont pas libres ou ne veulent pas l’être. Au contraire, il s’agit ici des hommes qui défendent des conceptions hostiles aux libertés individuelles et rêvent de les appliquer, qui contestent la liberté des autres. En d’autres termes, ce sont essentiellement les diverses forces antidémocratiques. Mais notre propos est ici celui, inversé de Saint-Just : ‘Pas de liberté pour les ennemis de la liberté.’ Ce qui est justement le problème de cette citation, c’est-à-dire qu’on ne peut défendre la liberté en la refusant à certains.
Curieusement, ce fameux cri de Saint-Just revient en pleine actualité sénégalaise. Il s’agit, précisément, de la succession de cas de violence portant atteinte à la liberté d’expression et à l’intégrité de personnes physiques et morales au Sénégal, et dont la plus récente constitue l’incendie de la tribune officielle du meeting du Parti socialiste à Thiès. Pourquoi parler d’invention, d’’archéologie’ ou de fait social ? Parce que les sciences sociales sont iconoclastes, l’usage de certains termes ou expressions doit être précisé pour ne pas prêter à confusion. En d’autres termes, le choix de définitions des concepts centraux est très important dans tout domaine d’étude scientifique.
Du point de vue sociologique, la violence peut être classée dans la catégorie des cas de déviance, autrement dit des faits qui se situent en marge des normes de la société. A ce titre, combien d'entre nous placeraient les toxicomanes, alcooliques ou agresseurs en bonne position des listes de déviants dans la société ? Encore faut-il préciser que la déviance sociale varie sensiblement selon les différents segments de la société, mais évolue dans le temps. Sous ce rapport, l’expression populaire ‘Sénégal deukou diam la’ a bien ici son sens. Sous ce rapport, le terme ‘phénomène social’ ne s'applique pas à une personne mais à un mouvement, une idée, un fait... qui prend des proportions telles qu'il sort de son environnement initial où il était peut-être méconnu ou marginal. En quoi la gravité de l’incendie du meeting du Ps à Thiès réunit-il les caractéristiques d’un attentat qui est, selon le Larousse, une attaque criminelle ou illégale contre les personnes, les droits, les biens ? S’agit-il d’une tentative de pogrom qui est, selon toujours le Larousse, une agression meurtrière d’une communauté ethnique ou religieuse comme ce fut le cas de l’holocauste ou du génocide du peuple juif ou rwandais ? Car il s’agit bien d’un fait d’énergumènes visant à décimer ou à exterminer une communauté politique.
Dans cette perspective, l’incendie de la tribune qui abritait les membres du Bureau politique du Ps pourrait s’inscrire dans la logique des actes criminels. Le mode opératoire par lequel il s’est déroulé, est singulier. Ce qui justifie l’usage du mot ‘invention’ qui signifie sociologiquement une manière originale de production d’un fait social ou politique. Si la violence est généralement pensée sous le seul prisme de l’atteinte à l’intégrité physique d’une personne, elle sera ici envisagée sous l’angle de sa manifestation et des facteurs qui sous-tendent son mode opératoire. A ce titre, l’usage du mot ‘archéologie’ aide à mieux comprendre ce fait déviant. Comment des ennemis circulants identifiables (Eci) arrivent-ils donc à menacer sporadiquement la cohésion nationale dans une démocratie pluraliste alors que l’Etat est le seul détenteur du monopole de la violence légitime ? Une telle interrogation amène à analyser l’élasticité de la notion de violence à travers son invention actuelle au Sénégal (1), et à indiquer ensuite des pistes de réflexion (2).
De l’élasticité de la notion de violence à son invention actuelle dans le champ politique
Il ne s’agit pas ici de réduire l’incendie de la tribune officielle du meeting du Ps à Thiès à une violence symbolique qui viserait à monter les citoyens contre les politiques. Même si le phénomène de pauvreté est un facteur explicatif de la violence, celle-ci serait mieux comprise si elle est étudiée sous l’angle de son invention. Il s’agit ici d’expliquer la récurrence de la violence au Sénégal à travers ses nouveaux modes opératoires. Pour autant, il est important d’apporter quelques précisions sur la violence selon certains auteurs afin de cerner cette notion d’élasticité du phénomène. Si la violence politique est relative à l'exploitation, de la part d'un Etat ou d'un mouvement politique, de formes de violences envers des populations, elle n'a pour objet que des aspects d'ordre politique (revendications territoriales, indépendance), et a pour effet d'imposer le point de vue de l’auteur de cette violence, ou, sinon, de dissuader l'expression d'autres points de vue.
Mais la violence peut s’inscrire dans la dynamique de la domination dans la société. Cette domination se manifeste sous la forme d’un pouvoir de coercition dans les sociétés contemporaines. Dans sa conception cynique du pouvoir, Nicolas Machiavel considère, dans ‘Le Prince’, l’usage de la force comme le fondement du pouvoir politique. Ce qui n’est le cas pour Pierre Clastres dans son étude des sociétés primitives amérindiennnes (Tupi-Guarani et Gayaki) étant des sociétés égalitaires comme beaucoup de nos sociétés traditionnelles. Il s’agit de sociétés fondées sur le lignage qui refusent l’Etat, car se plaisant dans leur organisation sociale et politique. Dans ‘La société contre l’Etat’, Clastres montre que le chef use de son pouvoir politique, non pas par la force, mais par son charisme, son don oratoire, sa capacité de persuasion, c’est-à-dire sa fonction de régulateur social. Cette légitimité charismatique qui est une source du pouvoir politique fait partie des trois idéaltypes de Max Weber sur la domination : la domination traditionnelle puisant son fondement dans la tradition (coutume), la domination légale-rationnelle fondée sur la règle et la domination charismatique reposant sur des qualités exceptionnelles. En cela, Weber définit l’Etat comme ‘un groupe de domination politique dont la direction administrative revendique avec succès le monopole de la violence physique légitimes’.
Si la violence au sens de domination apparaît ici sous différentes formes, cette pluralité se perçoit également au niveau du langage : il s’agit de la violence verbale. Dans ce cadre, les recherches de Noam Chomsky ont beaucoup apporté à ce que l'on appelle la ‘révolution cognitive‘. Chomsky a entrepris une déconstruction (remise en question) de l'approche comportementale de l'étude de l'esprit et du langage qui dominait dans les années 1950. Pour ce faire, il s’emploie à une critique du Verbal Behavior (‘Comportement verbal’) de Skinner en 1959. Ses travaux fondés sur une approche naturaliste de l’étude du langage ont constitué un grand apport à la philosophie du langage et de l’esprit. Ils ont aussi traduit ce qu’on appelle ‘la hiérarchie de Chomsky’ qui est un moyen de classification des langages formels en fonction de leur pouvoir de génération. En cela, la parole du ‘Kilifa’ ou ‘dirigeant’ dans nos sociétés a toujours eu un pouvoir prophétique, c’est-à-dire respectée en raison de la représentation que les populations avaient de ce ‘Kilifa’. Mais en envisageant la violence sous l’angle de la portée du langage, on perçoit ce qu’on appelle la violence verbale.
Sous ce rapport, on constate bien l’élasticité de la notion de violence qui n’est pas toujours physique. Partant, l’on peut se demander en quoi des énergumènes jouant des faiblesses répressives de la démocratie pour injecter leur venin, représentent-ils de véritables ennemis de la liberté et du bien public et, par conséquent, des menaces contre la cohésion nationale. Répondre à cette interrogation suppose de relever de l’observation de la société sénégalaise, la pluralité des formes de la violence. En effet, l’élasticité du phénomène de violence met en lumière son invention. Cela signifie que celle-ci peut être envisagée sous plusieurs angles parmi lesquels les côtés discursif, financier, social et politique. Mais notre propos privilégiera les angles financier, environnemental et politique.
Sur le plan financier, la gestion des audits par le pouvoir politique issu de l’alternance démocratique du 19 mars 2000 mérite une réflexion. Qu’est-ce qui explique l’impunité de ces audits qui ont pourtant occupé une bonne place dans le discours politique de campagne électorale du Front pour l’alternance (Fal) ? Pour répondre à cette question, il est important de convoquer le contexte politique de 2000. Malgré sa victoire au second tour, tout laisse à penser que le nouveau parti au pouvoir (Pds) n’était pas rassuré par la représentativité de son capital militant. Pour reconfigurer son assise politique locale et nationale, il a fallu débaucher des responsables d’autres partis, et plus particulièrement de grands responsables du Ps. Dans ce cadre, des responsables socialistes mouillés par les audits ont choisi de rompre avec leur formation politique d’origine (Ps) pour échapper à d’éventuelles sanctions, même s’ils bénéficiaient en tant que citoyens de la présomption d’innocence.
Ce choix de la transhumance volontaire ou forcée met en relief la course aux ressources d’allégeance de ces transhumants et l’état de l’éthique de conviction dans l’espace politique sénégalais. Mais la position du Pds en 2000 met aussi en lumière le choix de l’électorat des épinglés par les audits à la place de leur sanction. Cette instrumentalisation des audits à des fins politiques ne constitue-t-elle pas une forme de violence économique dans la mesure où il s’agit de pertes et profits pour l’économie nationale ? En effet, les usages politiques des audits, autrement dit leur manipulation à des fins politiques n’apparaît-elle pas comme une invention de la violence faite aux Sénégalais qui sont confrontés à d’autres problèmes de pauvreté, de chômage et de sécurité ? Aujourd’hui, les résultats des audits commandités par l’Autorité de régulation des marchés publics (Armp), révèlent des faits insolites du point de vue du comportement à l’égard du bien public, notamment les marchés passés en 2008 par le ministère de la Famille, de la Solidarité nationale, de l’Entreprenariat féminin et de la Micro finance. On relève l’achat d’une clé Usb de 1 Go acheté à 97 000 F Cfa, d’un tapis de prière à 15 800 francs Cfa, d’un couteau à 42 000 F Cfa, d’une cuisinière à 2,115 millions de francs Cfa et d’une cuillère grand modèle au prix de 37 000 F Cfa. Encore faut-il ajouter les révélations de M. Abdou Latif Coulibaly dans son ouvrage sur l’Agence nationale de l’Organisation de la conférence Islamique (Anoci) relatives à l’achat d’un luminaire au prix de 10 millions de francs Cfa pour le bureau du président de cette structure. Tous ces faits permettent ainsi de localiser la violence dans un lieu, autre que celui dans lequel on a l’habitude de le situer, c’est-à-dire la violence physique. (A suivre)
Abdou Rahmane THIAM
Docteur en Science politique
Montpellier - France
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