Notes de lecture
Jean-Paul SARTRE :
La conscience de son temps :
Le Magazine littéraire - mars 2005-mai 2005 Hors série - 98 pages
Un point de repère capital
Qu’une œuvre ne se soutienne pas d’elle-même mais relève d’un projet fondamental, Sartre l’a toujours rappelé avec force - projet d’écrivain, projet d’être écrivain avant tout. Mais où saisir un tel projet ? Non pas dans les profondeurs d’une âme, dans les aléas de ses sentiments, mais dans les situations concrètes où il s’exprime. Une liberté est toujours située. L’enfance, l’Ecole normale, la rencontre avec Simone de Beauvoir, la guerre, la création des Temps modernes, la guerre d’Algérie, Mai 68 furent autant de ces situations qui scandent le parcours comme l’œuvre de l’écrivain. Itinéraires d’une vie toujours en quête de vérité, chemins de sa liberté.
Haï ou admiré, vilipendé ou respecté, Jean-Paul Sartre (1905-1980) était devenu un point de repère capital pour plusieurs générations de ses contemporains sans doute parce qu’il a toujours résisté aux tentations de la realpolitik et qu’il a su, en toutes circonstances, maintenir la prédominance de la morale.
La gloire de Sartre explose en 1945 : c’est une gloire d’après-guerre. En 1938, sans doute, La Nausée n’était pas passé inaperçue. Son auteur à frôlé le prix Goncourt, décerné finalement à Henri Troyat. Victor Serge écrit dans ses Mémoires d’un révolutionnaire : “Le livre le plus commenté de l’année était celui de Jean-Paul Sartre, analyse romancée d’un cas de névrose, la Nausée. Un titre juste”.
Sous l’occupation, les Mouches ne retiennent l’attention que d’une frange de la jeunesse intellectuelle. Quant à l’Etre et le Néant, en 1943, il tombe dans un grand silence. Quand Sartre donne sa conférence “L’existentialisme est-il un humanisme ?” le 29 octobre 1945, la bousculade est telle qu’on enregistre plusieurs évanouissements. A une époque orpheline de Dieu, Sartre a proposé de faire l’homme, dont la seule nature est l’avenir.
A travers une multitude de documents, lettres et témoignages inédits, Annie Solal, enseignante à l’Ehss, à Paris et auteur de Paul Nizan, communiste impossible (ed. Grasset, 1980) a reconstitué la vie de Sartre. Et éclaire sous un jour nouveau son enfance, sur laquelle l’auteur des Mots a ouvert bien des fausses pistes. En quelques lignes, il a réglé le sort de son père dans les Mots. Dans le récit des Mots, que d’incohérences historiques, que de failles sur la lignée paternelle !
Dans les lettres retrouvées, Schweitzer, certes emphatique sur l’enfant, ne semble pas vouloir prédestiner Sartre à une carrière d’écrivain : “Mon petit élève - pardonnez à un grand-père - est naturellement prodigieusement intelligent en toute chose”, écrit Charles Schweitzer de son petit-fils de neuf ans. “Batailleur et éloquent, il ne rêve qu’aventures et poésie... Ce qui caractérise son genre d’aptitude, c’est la parole...”
Loin de l’image d’un solitaire mélancolique ou d’un maître à penser infaillible, les écrits intimes, publiés après sa mort, ont révélé en Sartre un amuseur souverain. Canulars, singeries et histoires drolatiques... les multiples facettes de “l'impérialisme du bouffon”. “Il y a du bouffon en moi, certainement, et dans les groupements sociaux, une bouffonnerie l’emporte”. Du canular à la danse de l’Idiot, la quête du fanfaron qui voulut “gouverner le rire”
Dès sa parution, en 1938, la Nausée obtient un succès considérable. Pour son coup d’essai, à trente ans, un écrivain capital s’y révélait et permettait d’entrevoir un "nouveau roman français". Publiée à la même époque que le Cahier de retour au pays natal, de Césaire, Au château d’Argol, de Julien Gracq, et les meilleures œuvres de Michaux, la Nausée a une tout autre importance historique : d’un côté c’est un excellent document sur la vie quotidienne dans les années trente ; de l’autre c’est un ouvrage qui marque un nouveau départ pour la littérature.
Sur le plan autobiographique, la Nausée est une somme qui résume et concentre tout le passé de Sartre, s’enrichit des expériences qu’il a eues de 1935 à 1936 et informe l’œuvre à venir, tout en se laissant rétrospectivement modifier par elle. Sartre n’hésite pas à reconnaître qu’il a pour elle une préférence marquée : “Dans le fond, je reste fidèle à une chose, c’est à la Nausée".
Ce livre s’est élaboré en quatre temps. Dès la fin des années vingt, Sartre, comme son “petit camarade” Paul Nizan, a l’idée d’écrire un essai sur la contingence, notion que l’on retrouve déjà utilisée dans ses écrits de jeunesse et, en particulier, dans son diplôme d’études supérieures l’Image... et dans Une défaite”. La Nausée est un rocantin, c’est-à -dire un texte fait à partir de bribes d’autres textes de citations.
Le sursis (1945) est le roman d’une guerre annoncée mais introuvable, situation dominée par l’absurde et le grotesque. Au cour de cette absurdité, une vision de l’histoire se manifeste pourtant et émarge du chaos. Le sursis est peut-être aussi le roman du désir de guerre, du désir de mort.
A la Libération, Sartre devient très vite le philosophe le plus en vue. Mais le héros de l’existentialisme est aussi pour beaucoup l’homme à abattre. Une “situation” violente, qui déborde la scène littéraire. Pour les communistes, la liberté existentialiste fait diversion à la lutte des classes.
Si l’existentialisme est une philosophie de la liberté et de la création à l’intérieur de structures données, le be-bop est une musique existentialiste. Elle était faite pour plaire à Sartre, pianiste à ses heures, qui aimait l’improvisation et l’immédiateté. “La musique de jazz, c’est comme les bananes, ça se consomme sur place”.
Les Temps modernes naissent dans l’euphorie de la presse de la libération. Sartre en est le directeur et il propose à ses lecteurs, presque chaque mois, une livraison de Qu’est-ce que la littérature ? Histoire d’une revue dans laquelle Sartre s’impliqua durant plus de trente ans. La revue est anticoloniale dès 1946, une attitude rare dans la France d’alors.
De la tentative, à la Libération, du Rassemblement démocratique révolutionnaire jusqu’à son gauchisme soixante-huitard, en passant par l’engagement anticolonialiste, le parcours politique de Sartre est sur “l'horizon” de son temps : des armes de la critique à la critique des armes... Le lien entre la pratique et la théorie est la réalité vivante de l’itinéraire sartrien.
Sartre fut sans doute le premier à comprendre que Mai 68 annonçait la mort du structuralisme et marquait le retour de l’histoire, du sens, du sujet. Aux côtés des maos, il retrouvera alors la liberté en même temps que sa jeunesse. Sartre prit un malin plaisir à faire un bras d’honneur à ceux qui l’avaient statufié en Grand Homme - ou en vieux con, au choix.
Amour courtois poussé jusqu’au vieillir, l’histoire qui lia Sartre et Simone de Beauvoir fut, de toutes leurs œuvres, la plus neuve et la plus riche en surprises. Deux enragés, deux fous de vie, chacun pour soi et tout pour l’autre. Très tôt, ils ont fait ensemble un choix : priorité à la littérature.
L’existentialisme sartrien résulte d’un vaste périple philosophique. Qui passe par Husserl, avec l’idée de l’intentionnalité, et Heidegger, considérée un temps comme le père de cette philosophie. Sartre reconnut en 1961 qu’il avait fait sur Heidegger “un contresens total”...
“L’essentiel, c’est la contingence”, dit Roquentin dans la Nausée - le temps comme addition informe d’éléments discontinus l’absurde comme véritable absolu, Dieu congédié... Telle est la philosophie sartrienne de la contingence. La contingence, selon Sartre, rompt ainsi de façon plurielle avec la nécessité. Avec la Seconde Guerre mondiale, Jean-Paul Sartre a compris que l’histoire formait un mauvais film.
Fasciné par le “cas” Freud qu’il fallait mettre en images, Sartre avait recusé toute hypothèse d’un “inconscient”. Sa recherche d’une psychanalyse existentielle l’a mené à croiser l’expérience des freudiens. Jamais leur divan...
L’Etre et le Néant traite, en réalité, de notre propre monde. Il devint au plus près un réel discours dans sa représentation, néantisé dans son image, halluciné dans l’avenir du spectacle marchand.
La poésie reste pour Sartre une hantise et un remords. Il l’a désenchantée, disséquée et auscultée dans sa technique et ses auteurs. Toujours avec une certaine méfiance. Dans son article Orphée noir, Sartre affirme que la poésie noire francophone reste trop souvent un élément premier du langage, sorte de substitut rituel et rythmique à une poésie impossible à inventer pour conceptualiser le sentiment de négritude. Sauf chez Césaire : “Un poème de Césaire, au contraire, éclate et tourne sur lui-même comme une fusée, des soleils en sortent qui tournent et explorent en nouveaux soleils, c’est un perpétuel dépassement...”
Dans les années cinquante, Sartre reconnaît dans le marxisme “l’horizon de notre époque”, tout en le jugeant sclérosé et miné par le stalinisme, La critique de la raison dialectique (1960) tenta de “relever” cette conférence. Jean-Paul Sartre continue sa critique implacable du marxisme paresseux. La critique de la raison dialectique est un outil pour comprendre une journée révolutionnaire.
Ce numéro de Magazine littéraire nous permet de connaître les coins et recoins de la pensée d’un grand philosophe français du XXe siècle. Raymond Aron, son condisciple à l’Ecole normale supérieure d’Ulm, a avoué dans ses Mémoires que Sartre ayant échoué au concours d’agrégation était supérieur à ceux qui avaient réussi cette année-là . Gabriel d’Arboussier, militant du Rda anticolonialiste et affilié au Parti communiste français, s’est livré à un examen critique de la retentissante préface de Jean-Paul Sartre à l’Anthologie de la poésie nègre et malgache d’expression française de Léopold Sédar Senghor (Puf, 1948). Il écrit : “L’entreprise Sartre-Senghor apparaît aussi comme une diversion des plus dangereuses (Nouvelle critique). “Une dangereuse mystification. La théorie de la négritude”. 1949 p 40).
Amady Aly DIENG
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