Notes de lecture
Pauvreté-Hégémonisme :
Les sociétés civiles Africaines face aux ajustements structurels de type nouveau
Par Jacques Habib Sy et alii Aide Transparence Afrique 2002 - 333 pages :
Aux mêmes malades les m Cet ouvrage publié sous la direction de Jacques Habib Sy est une œuvre collective de déconstruction des paradigmes dominants en cours sur les processus d’ajustement structurel entrepris depuis plusieurs décennies par les institutions de Bretton Woods et les pays membres du G8. Ce discours fondamentaliste sur la transcendance du “marché”, les mesures anti-inflationnistes, les dispositions pseudo-sociales d’allégement de la pauvreté etc. sont battus en brèche cependant que des voies alternatives sont explorées tant sur le plan économique que du point de vue de la justice sociale.
Les cas du Sénégal, du Kenya, du Bénin, du Malawi et du Ghana sont passés en revue sur une base transdisciplinaire et du point de vue des sociétés civiles africaines. Le processus de mise en place du Document stratégie de réduction de la pauvreté (Dsrp) est passé au peigne fin par plusieurs auteurs qui ont montré que la société civile n’a pas été pleinement associée à son élaboration, que les opinions émises n’étaient pas prises en compte même lorsqu’elles émanaient d’organisations désireuses de coopérer avec les institutions de Bretton Woods et les ministères concernés. Les études montrent également que les Dsrp ne sont au plus que des tentatives déguisées de poursuivre les mêmes politiques d’ajustement structurel qui ont laminé les économies africaines et ont précarisé la vie, surtout au niveau des couches populaires les plus vulnérables. Le Dsrp a également été analysé du point de vue du genre et de l’absence d’égalité des sexes devant l’accès aux opportunités, aux ressources et aux services. Toutes ces observations ont été confirmées au cours des "Assises nationales de la société civile", organisées au Sénégal avec la grande majorité des organisations de la société civile. Les résultats de ces travaux sont présentés en annexe en même temps que les résolutions finales. Les tentatives d’instrumentalisation de la société civile africaine ont été dénoncées dans tous les pays où l’expérience a été tentée. Les véritables problèmes du développement et le débat théorique qui l’accompagne ont été replacés dans leur véritable contexte géopolitique et les rapports de forces qui caractérisent l’évolution des pays africains aux plan interne et externe.
Dans la préface Thilma Awori traite de la problématique de la transparence dans la gestion de l’aide en Afrique. Pour lui les transferts nets qui partent de l’Afrique sont supérieurs à ceux qui y entrent. Si l’on se base sur les transferts financiers vers l’étranger à savoir le service de la dette, les fuites de capitaux et les pertes résultant de la détérioration des termes de l’échange, on pouvait en conclure que l’Afrique est un exportateur net de capitaux.
Si le Sénégal est dans la tourmente de l’ajustement structurel, Jacques Habib Sy se charge de présenter ses dimensions véritablement inhumaines. Au-delà de l’ajustement structurel, ce sont un demi-siècle de néolibéralisme et de fondamentalisme gelé dans la logique de construction, sans lendemain telles que “le marché”, “la vérité des prix, le "moins d’Etat, mieux d’Etat", la “libéralisation”, la “privatisation”, la “démocratie” (libérale s’entend) et, à présent, “l’intégration régionale” (le trompe l’œil du jour, la nouvelle version de l’ancienne) “Eurafrique” nommée Nepad” qui s’effondrent sous nos yeux comme châteaux de cartes. Car ni le G7 ni les institutions financières internationales n’ont été capables de produire un seul “modèle” qui ait fonctionné avec quelque succès palpable ou même enregistre un semblant de performance véritable. Après avoir traité des nouveaux habits de l’ajustement structurel, des postulats de base et des utopies du Nepad, Jacques Habib Sy présente le contenu de l’ouvrage. Il analyse le texte du professeur Boubakar Ly tout en regrettant que le rôle de l’institution onusienne, ait été survolé un peu trop rapidement en rase-mottes laissant ainsi la fâcheuse impression qu’elle est un “machin” impartial ou hors de la sphère des contradictions qui livrent inexorablement chaque jour un plus les communautés de base africaines à l’abandon et au désespoir.
Le professeur Makhtar Diouf rappelle la présentation défectueuse du Dsrp et montre l’insuffisance de l’analyse sur les manifestations de la pauvreté en particulier, ce qu’il appelle la "pauvreté nouvelle" qui s’étend à des couches de plus en plus nombreuses, lamine, les assises sociales et pécuniaires des classes moyennes; installe l’incertitude dans le secteur de l’éducation avec des classes “à double flux” ou “multigrades” imposées par la Banque mondiale. Fondamentalement, le Dsrp est un programme d’ajustement structurel, prévient Makhtar Diouf, avec la panoplie habituelle de réformes (privatisation, libéralisme, mesures de dégraissage de la fonction publique". M. Diouf s’en prend au cynisme des institutions de Bretton Woods qui convoquent la société civile (en tant que “faire valoir”) dans ce ballet macabre pour donner l’illusion de “l’appropriation locale” du Dsrp par les forces sociales et gouvernementales.
Maréma Touré et Aminata Niang s’attachent à déconstruire les mécanismes nationaux de promotion de l’égalité des sexes. Des centres de formation pour monitrices d’économie familiale à la création d’un Secrétariat à la condition féminine et plus tard d’un Ministère de la famille et de la petite enfance (fragment durant l’ère post socialiste pour des raisons politiques), c’est la ghéttoisation progressive de multitudes féminines qui est décrite par les auteurs dans un franc parlé et une vivacité d’esprit remarquable. Le plan national d’action de la femme (Panaf) est désigné avec un regard moins critique que celui de la pensée radicale féminine de la petite bourgeoisie citadine qui alimentait les débats de la décennie 1970-1980. Jacques Habib Sy formule quelques critiques sur le texte de Maréma Touré : “Le clin d’œil complice lance au passage au pouvoir de l’alternance dans sa politique de promotion des femmes (à travers la réforme constitutionnelle de 2000 et la nomination pour la première fois au Sénégal d’une femme à la tête de la primature) laisse penser que Mariéma Touré n’est certainement pas éloignée des allées du pouvoir malgré son allégeance parfois frondeuse à l’action gouvernementale en matière de promotion de l’égalité des sexes. Cela n’altère en rien cependant la pertinence de son jugement reconnaissant, par ailleurs, qu’il revient avant tout aux femmes de répudier la fonction de reproduction dans laquelle tentent de l’enfermer la société et les politiques d’ajustement structurel responsables à ses yeux d’une féminisation outrancière de la pauvreté (p. 20).
Maréma Touré et Aminata Niang montrent les faiblesses méthodologiques et opérationnelles du Dsrp et égratignent au passage le Nepad et le Pdes insensible à la problématique genre.
Jacques Habib Sy ne manque pas d’être critique à l’égard des positions d’Elisabeth Paul, "jeune prodige de l’université de Liège en Belgique et observatrice attentive du Dsrp au Bénin". Dans la partie relative aux fondations conceptuelles “scientifiques” et institutionnelles du Dsrp ainsi que ses origines et constituants, Elizabeth Paul expose ce qu’elle tient comme la trajectoire visible de la “nouvelle” stratégie des institutions de Bretton Woods (de l’approche projet, aux conditionnalités et aux paradigme du partenariat et de l’appropriation”.
Il est regrettable qu’elle n’ait pas cru devoir démontrer la légitimité scientifique de ce qu’elle tient pour un nouveau paradigme. Il est aussi regrettable qu’elle n’ait pas utilisé son jugement critique vis-à -vis des préceptes idéologiques de la Banque mondiale. Elle fait preuve d’une certaine naïveté lorsqu’elle prend pour argent comptant le discours officiel sur la sincérité des processus de démocratisation du budget à travers les semblants de réformes en cours et les stratagèmes de la lutte anticorruption dans un contexte de relative stabilité de la classe politique dominante qui assurent aisément sa reproduction et son impunité en l’absence de forces sociales capables de mettre un terme à cette hégémonie dévastatrice et prébendière. Des vues complaisantes vis-à -vis du Dsrp béninois l’amène à admettre que celui-ci offre en tant que concept “la possibilité de changer et d’incarner son nouveau paradigme de l’aide au développement” et qu’elle “reconnaît le besoin de renforcer le rôle de l’Etat au travers de la planification de l’approche globale et du choix des priorités”.
Cet ouvrage est une contribution majeure à la démystification des Dsrp trop facilement acceptés par beaucoup d’Ong africaines. Il faut saluer le courage politique de ses initiateurs.
Amady Aly DIENG
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