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Intellectuels, Nationalisme et Idéal Panafricain : par Thierno Bah et alii - Codesria 2005 - 186 pages : La prise de conscience face à la faillite de l’Etat-nation

Le nationalisme, en tant qu'idéologie et pratique, a imprégné la conscience collective africaine et nourri les luttes pour l'indépendance. L'optimisme qu'avaient légué le mouvement de décolonisation et diverses théories du développement s'est vite effondré. A l'heure où l’"Etat-nation" est en crise et après plus de quatre décennies de souveraineté factice, le défi consiste à opérer, à partir d'une conscience historique retrouvée, le renouveau de l'idéal panafricaniste, il s'agit de concilier les aspirations profondes à l'intégration régionale à l'exigence d'un ensemble continental unifié. Dans cette perspective et devant les attentes de la société, les intellectuels africains sont sollicités pour démêler l'écheveau et fournir un fil conducteur. En cela leur responsabilité sociale est engagée.

Tels sont les problèmes soulevés dans cet ouvrage publié sous la direction de Thierno Bah, professeur à l'Université de Yaoundé I (Cameroun) et dont les auteurs, historiens pour la plupart, par leurs analyses et leurs réflexions, donnent un éclairage sur des questions importantes, ayant trait au passé, au présent et au devenir de l'Afrique. En se référant à des acteurs politico-intellectuels de grande envergure, et à leurs œuvres, ils conviennent tous que le panafricanisme, en tant que projet politique, doit être réactivé, afin de promouvoir un développement économique viable et favoriser la renaissance.

Trois contributions constituent une réflexion relative aux trajectoires du nationalisme. Yacouba, Zerbo, historien burkinabé, examine la genèse et l'évolution du nationalisme en Afrique. Il établit une relation entre les mouvements d'émancipation des esclaves noirs d'Amérique et l'éveil nationaliste en Afrique. Son étude est essentiellement centrée sur l'intégration avortée et la balkanisation de l'Aof et de l'Aef qu'il impute aux manipulations géopolitiques, qui devaient préparer un terrain fertile au néo-colonialisme et à diverses formes de dépendance. Il fustige le "nationalisme, territorial" marqué d'égoïsme, et qui a dissipé et perverti les énergies et ressources du nationalisme africain, dans la phase ascendante sur une figure emblématique, Barthélemy Boganda, véritable émule de Nkrumah, qui a lutté avec passion pour la création d'un Etat unifié centrafricain.

Autour du concept de "nationalisme révisionniste", il étudie les ambitions expansionnistes qui au nom de l'histoire et de la communauté ethnique et/ou culturelle, ont conduit quelques Etats à faire fi de la charte de l'Oua sur l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation ; le Ghana (l'agitation Sanwi, l'irrédentisme Ewé du Togo) et le Maroc (ambitions sur le Sahara occidental, le Colomb Béchar en Algérie et Tombouctou au Mali) sont citées par Yacouba Zerbo.

Abdoulaye Guèye, professeur de sociologie à University of Ottawa, au Canada, innove et approfondit. Autour du concept de transnationalisme noir, il tente de jauger, à partir de leur structuration et leur discours, les places que les catégories de "race" et de territoire occupent dans trois organisations intellectuelles africaines en France : Présence africaine, la Feanf et le Groupe Jonction. La contribution de Guèye s'inscrit dans les problématiques traitant d'africanité et/ou de racialité, notamment dans les débats sur l'origine nègre de la civilisation égypto-pharaonique présente un grand intérêt.

Tayeb Chentouf, professeur d'histoire à l'université d'Oran (Algérie), aborde la question existentielle et lancinante qui, au terme d'un bilan de l'expérience de l'Etat nation en Afrique, marque le désenchantement croissant et invite à scruter l'avenir. Ses analyses sur la crise des nationalismes au Maghreb s'appliquent, mutatis mutandis, à d'autres régions du continent. Pour éclairer la situation des années 1980-1990, il se réfère aux processus des changements de la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle ayant affecté le "bloc historique" des nationalismes : censés être les moteurs de la modernisation, ils se sont transformés en facteurs de blocage, responsables des dysfonctionnements de l'Etat et incapables de résoudre la question de citoyenneté et du développement. C'est la perte de légitimité de la génération politique des indépendances qui est ici dénoncée et, corrélativement, la responsabilité des intellectuels qui n'ont pas été à la hauteur des défis, qui n'ont pas su, par une approche historique, éclairer les problèmes, cerner les enjeux et examiner les sorties de crise possibles.

Il est clair qu’après plus de quatre décennies de souveraineté nominale le bilan de l'Etat-nation en Afrique est globalement négatif. Une prise de conscience face à cette crise multidimensionnelle conduit dès lors à chercher dans le panafricanisme les ressources vitales à la renaissance du continent.

Deux contributions celle d'Amady Aly Dieng, économiste et de Seydou Ouedraogo, économiste, ont porté sur l'éclairage relatif au panafricanisme dans une perspective à la fois rétrospective, d'actualisation et prospective. Dieng a essayé d'établir la continuité de la relation dialectique entre nationalisme et panafricanisme. Il se situe dans une perspective historique pour sonder l'héritage conceptuel légué par les Négro-Américains et les Carabéens, et pour évoquer l'activisme de quelques figures de proue, que sont Garvey, Dubois et Nkrumah. Le rôle de ce dernier dans l'organisation du congrès fondateur de Manchester de 1945 est mis en exergue, ainsi que sa gestion du pouvoir, que Dieng apparente au garvéisme.

Par rapport au panafricanisme, Dieng relève dans l'œuvre de Senghor deux aspects essentiels : la négritude perçue comme une transmutation de l'idéologie panafricaine en un mouvement littéraire, son souci de concevoir pour l'unité africaine des bases plus solides que la phraséologie anticolonialiste, et l'intégration nécessaire des Arabo-Berbères dans le processus.

L'activisme estudiantin pour l'unité africaine et le positionnement résolument panafricaniste de la Feanf trouvent écho dans cette contribution de Dieng, qui situe avec précision les acteurs et les repères du panafricanisme et comblent ainsi les lacunes. Faisant preuve d'un sens critique aigu, Dieng remet en cause bien des idées reçues et, en cela, enrichit les débats et les controverses sur des questions de fond qui interpellent les intellectuels africains. C'est ainsi qu'il reproche aussi bien à Nkrumah qu'à Cheikh Anta Diop de lier l'émergence du panafricanisme à la seule "volonté politique" des leaders africains, sans se préoccuper des dynamiques des forces sociales.

De la contribution de Seydou Ouedraogo, on retiendra surtout le souci d'actualisation et de mise en perspective des idéaux panafricanistes. Il interpelle ainsi les intellectuels qui ont parfois joué un rôle d'instigateurs dans l'exacerbation de l'ethnicisme et du chauvinisme ayant engendré une violence inouïe sur le continent. Il s'inquiète du processus de "fragmentation" dans plusieurs Etats, véritable défi au panafricanisme. Il est dubitatif par rapport à l'Union africaine et au Nepad : "renouveau du panafricanisme ou phagocytose néo-libérale".

L'approche de Khalid Chegraoui, historien marocain dans l'étude des rapports intellectuels et nationalisme est tout à fait originale. Il se démarque des généralités pour camper quelques acteurs politico intellectuels du Maroc contemporain, au regard de l'idéologie, de la religion et de l'ethnocentrisme. Il voit dans l'œuvre de l'historien Abdallah Laraoui la volonté manifeste de décoloniser l'histoire du Maghreb et d'élaborer un double projet d'une société évoluée, capable de concurrencer l'Occident, et d'une pensée pointue, dans un cadre à la fois national, libéral et panarabe. Son questionnement est au cœur de la réflexion ayant trait à la fois au nationalisme, au panafricanisme inclusif du Maroc et au panarabisme. Trois autres figures emblématiques du nationalisme marocain ont été examinées par Chergaoui. Il s'agit du philosophe Abd Al Jabri, Cheikh Yassine et de l'amozighiste berberiste Mohamed Chafik.

Hassan Remaoun, professeur de sociologie politique à l'université d'Oran (Algérie), s'intéresse quant à lui aux rapports que Fanon a entretenus avec le marxisme. Il met en relief la référence très souvent implicite, parfois explicite au marxisme, qui lui permet d'opérer la fusion entre théorie et pratique. Une référence certes, mais loin de tout dogmatisme.

Johachim E Goma - Thethet, historien à la faculté des lettres et des sciences humaines de Brazzaville (Congo), consacre son étude à une relecture d'un ouvrage majeur de Cheikh Anta Diop : Les fondements économiques et culturels d'un Etat Fédéral d'Afrique Noire (Présence Africaine - 2e édition 1974). On peut regretter que l'auteur de cette étude ait ignoré la première édition intitulée Les fondements culturels techniques et industriels d'un futur Etat fédéral d'Afrique noire (1960). La signification de ce changement de titre n'a pas été analysée dans cet ouvrage, Cheikh Anta Diop ne parle pas de panafricanisme. Il se situe au niveau d'un fédéralisme n'englobant que l'Afrique noire et excluant l'Afrique blanche. Il traite surtout de la nécessité d'industrialiser l'Afrique Noire et propose un schéma de localisation industrielle.

Léopold Sédar Senghor et Cheikh Anta Diop face au panafricanisme : c'est cette approche comparatiste que Antoine Tine, philosophe et doctorant en science politique, a choisi pour sa contribution. Dans son œuvre et sa vision politique, Senghor s'est soustrait à l'ethnicisme et au territorialisme pour envisager un panafricanisme intégrant les Arabo Berbères. A l'évidence, les convictions panafricaines de Cheikh Anta Diop apparaissent plus déterminées avec, cependant, pour arrière plan une vision pan-nègre quelque peu réductrice.

Entre nationalisme et panafricanisme existe-t-il une voie alternative, ou une étape transitoire ? C'est ce questionnement qui a orienté les contributions de Daniel Abwa et de Thierno Bah, tous deux professeurs d'histoire à l'Université de Yaoundé I. Pour ce faire, Daniel Abwa revisite de manière critique l'œuvre de Nkrumah dont la vision était de faire table rase des frontières héritées de la colonisation et de bâtir les Etats-Unis d'Afrique. Il s'interroge sur les causes de l'échec de Nkrumah. La contribution de Thierno Bah est un plaidoyer pour une dimension régionale de l'historiographie en Afrique. Il s'agit d'une historiographie contextuelle, dont Bah examine les concepts et la configuration.

Ce livre est l'esquisse d'une réflexion critique sur la mondialisation, cadre normatif imposé à l'Afrique et dont le statut scientifique reste problématique. Il est à lire et à discuter.

Amady Aly DIENG

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