Port & trait Fabrice HERVIEU-WANE : journaliste-écrivain : Regards en noir et blanc Fabrice Hervieu-Wane, journaliste français établi au Sénégal, vient de publier Dakar l'insoumise aux éditions Autrement. Dans ce petit ouvrage, il dresse le portrait de vingt-six personnalités qui font de Dakar une ‘ville en mouvement’ et porteuse d'espoir. Portrait d'un portraitiste au franc-parler.
Avant même de le rencontrer, ce qui frappe chez Fabrice Hervieu-Wane, c'est son nom. Un nom franco-sénégalais pour un journaliste né et grandi dans l'Hexagone, c'est intriguant. ‘Je porte le nom de ma femme [qui est sénégalaise]. Nos enfants sont voués à avoir deux cultures. Ce double nom qu'ils portent c'est comme un étendard’. Un étendard de leur métissage, que Fabrice Hervieu-Wane pourrait lui-même incarner, si ce n'était la blancheur de sa peau. Pour Myriam, de la librairie des Quatre Vents de Mermoz, où a eu lieu la séance de dédicace du livre, le journaliste ‘est très sénégalais’. Lui répond ‘c'est très sympa’ et le prend pour un compliment. Dakar, sur laquelle il vient de publier un livre, il y vient depuis quinze ans, y vit depuis trois. Le Sénégal c'est ‘un peu [son] deuxième pays’.
Rien ne le prédisposait pourtant à prendre racine au pays des baobabs. Né en France il y a près de 40 ans, il intègre le Cfj, (centre de formation des journalistes à Paris), après un Dea d'histoire. A sa sortie de l'école, il est embauché à Phosphore, mensuel pour adolescents. La rédaction lance un sujet sur la polygamie, il se propose pour le faire et s'envole pour le Bénin, où il s'immerge pour quelque temps dans une famille de Porto Novo. Il confesse une attirance de longue date pour l'Afrique de l'Ouest. Les motifs? ‘Il y a des choses que l'on n'explique pas. J'ai dû être noir dans une autre vie’.
Il revient pourtant dans la blanche Europe pour un moment. Son expérience à Phosphore dure cinq ans. Puis une période de free lance le fait pigiste au Monde de l'éducation et à l’hebdomadaire français Marianne. Il s'adonne alors à l'une de ses marottes : l'éducation. ‘Je suis très fier de ce que j'ai fait à Marianne : des enquêtes de dix pages, notamment sur le système éducatif français. C'était très fouillé alors que l'on passe son temps à survoler les choses’. Puis il devient rédacteur à L'Ecole des Parents, ‘une revue intello à tirage très confidentiel’, ironise-t-il dans un sourire.
Et puis un beau jour de l'an 2000 sa femme, sénégalaise donc, est nommée à Abidjan. Retour sur la terre de ses ancêtres d'une autre vie. 2003 le ramène à Paris; deux ans plus tard il s'installe à Dakar. ’Je me sens en affinité avec les Sénégalais, explique-t-il. Ce sont des personnes qui aiment l'échange, qui sont curieuses des autres et qui s'engagent. Ce sont des qualités que j'aime.’
Etre français résident en Afrique pourrait pourtant ne pas être chose aisée. Avec un passé de colonisatrice, la France a induit des rapports parfois viciés. Mais aux yeux de Fabrice Hervieu-Wane, le Sénégal est différent des autres pays du continent. ‘Dans certains autres pays d'Afrique, il y a une déférence par rapport aux Français, le signe d'un passé colonial mal digéré. Au Sénégal, de manière générale, je trouve les gens attachés à leur ‘sénégalité’ et les rapports sont plus clairs. J'ai l'illusion de croire que j'ai un rapport sain avec eux.’
Fossoyeur de préjugés
Afin que tout le monde puisse avoir avec le Sénégal ce rapport sain, il s'agissait de faire tomber les préjugés. L'amour de Fabrice Hervieu Wane pour l'éducation induit chez lui une volonté pédagogique. Elle s'exprime pleinement dans son dernier ouvrage : Dakar l'insoumise. ‘Il y a trois types d'idées reçues que je voulais faire tomber : la tarte à la crème du ‘Sénégal inventif’, celle de l'hospitalité, et puis de la débrouillardise. C'est bien plus compliqué. Et puis le discours de Dakar a beaucoup choqué ici [discours prononcé par Nicolas Sarkozy en juillet 2007 où il disait que ‘l' homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire’, ndlr]. Ces vingt-six personnalités que je décris, et bien d'autres derrière, prouvent que les Africains entrent dans l'histoire.’ C'est un livre pour expliquer l'Afrique à ceux qui continuent de se méprendre.
C'est aussi une sorte d'appel aux hommes de pouvoir sénégalais, entre accusation et prière. ‘C'est presque plus adressé à la classe politique sénégalaise elle-même, pour lui dire qu'il y a mille talents et qu'ils ne l'ont pas attendue. Ces gens dont je parle se sont faits tous seuls. L'Etat ne les aide pas. Le Cesti [école de journalisme rattachée à l'université de Dakar] n'a pas de subvention par exemple. Ce n'est pas normal : c'est une école publique.’
Qu'une école de journalisme manque de moyens hérisse sans doute tout particulièrement cet homme de presse. Au sujet des Médias, tant sénégalais que français, il est intarissable. Pour tout autre domaine, son optimisme déborde. Sur le journalisme, il ne se lasse de critiquer l'esprit moutonnier, les moyens dérisoires, les logiques de complaisance, l'absence d'enquêtes. ‘C'est hyper frustrant, souffle-t-il. Mais je suis sans doute plus exigeant dans ce secteur-là parce que c'est le mien’.
Alors conjuguant ces exigences, son amour pour l'Afrique et sa fièvre pédagogique, l'un de ses projets est éventuellement d'enseigner, en Afrique, sur le décryptage des médias. Mais enfin il compte aussi faire un tour au Canada ‘très en avance dans le domaine’, continuer d'écrire, d'interroger le monde. Un avenir tout en couleurs, pour cet homme qui a su mêler le noir au blanc.
Charlotte PUDLOWSKI
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