Notes de lecture La méchanceté, le magazine littéraire n° 488 juillet août 2009 106 pages Les haines des écrivains et les délices de la polémique. Il arrive que la violence soit réjouissante, mais il faut de l’art. Cet art, c’est la méchanceté. Bien entendu, il existe une méchanceté bête, celle qui frappe aveuglément, à tort et travers, sans se soucier de quoi ni qu’est-ce : Alfred Jarry l’a génialement incarné dans le père Ubu. Mais la bêtise ne devient méchante que lorsqu’elle s’associe à un certain pouvoir. Elle ne trouve alors rien de mieux que de le faire sentir. Pourtant, l’habileté grandissant, la méchanceté devient plus subtile, plus ambiguë, et par là le plus intéressante. Réfléchie ou improvisée, permanente ou passagère, la méchanceté vaut donc surtout en ceci qu’elle suppose le don de viser juste.
Il semble que la méchanceté des auteurs, les uns envers les autres, soit le revers de leur enthousiasme : elle témoigne du sérieux qu’on attache à la chose écrite, d’un engagement en sa faveur.
Serait-elle le cholestérol du corps social ? Bonne ou mauvaise, il s’en produit de plus en plus. La méchanceté peut, en littérature, constituer une réaction vitale contre le conformisme et la bêtise ; mais elle est devenue, dans les entreprises et les médias, une technique mortifère. Par l’entremise du chroniqueur vachard, le spectateur peut avec jouissance s’identifier tour à tour au bourreau et à la victime. Bergson avait signalé que la vie moderne, en raison de l’hétérogénéité des conditions et des styles de vie, appelait une politesse qui soit ouverture à la diversité, générosité, charité même.
Faire mouche avec le moins de mots possible : pratiquée anonymement depuis la plus haute Antiquité, l’épigramme est devenue grand art avec les poètes Catulle et Martial, tour à tour insidieux et crus. Les deux grands représentants de la rhétorique à Rome sont Catulle et Martial, le premier ayant ouvert la voie au second, qui le reconnaît comme son maître. L’époque de Catulle est celle de la république : époque troublée, tant sur le plan social que politique ; celle de Martial, au 1er siècle de notre ère, n’est guère plus stable puisqu’en l’espace de trente-cinq ans (de 64 à la fin du siècle) le poète, émigré de son Espagne natale, verra se succéder neuf empereurs.
L’ambitieux poète italien fut populaire et redouté pour ses ‘pasquinades’, billets venimeux qu’il placardait sur une statue romaine. Ces illustres graffitis finirent par occulter le reste de son œuvre. Parvenir à une telle fortune requérait une combativité et des armes. En fait d’armes, l’Arétin en a découvert une adaptée à son tempérament : la médisance. Les lions, lorsqu’ils marchent, rentrent leurs griffes, afin qu’elles restent acérées pour le moment où il leur faut s’en servir.
Le plus féroce des écrivains français ne sacrifiait jamais à l’injure inarticulée. Il fut d’autant plus intraitable qu’il était un entêté de ‘l’Absolu’. ‘Je suis forcé de vociférer jusqu’à la fin, étant missionné pour le Témoignage. Nul moyen d’échapper’, Déclare Léon Bloy.
Tantôt Saint-Simon, le roi des piques, jouit de sa cruauté, tantôt elle le tourmente. Peut-on être charitable face à la méchanceté de ses semblables ? Ce fut la grande question du ‘Petit Duc’. Est-on obligé d’ignorer les Guise, les rois, de peur d’apprendre leurs horreurs et leurs crimes ? Les Richelieu et les Mazarins, pour ignorer les vices et les défauts qui se sont déployés dans les cabales et les intrigues de leur temps ?
Attaqué de toutes parts, le philosophe Rousseau, échafauda une théorie paradoxale : la méchanceté croît, selon lui, avec le progrès des idées. La preuve ? Dans la société dite ‘policée’, le simple amour de soi devient amour-propre, surtout chez les gens de lettres, en compétition pour s’attirer la reconnaissance. Ce qui produit des passions ‘irascibles et haineuses’.
Une puissante impulsion de mort
Au 19e siècle apparaissent des salons délétères. La perfidie est alors au cœur de la sociabilité littéraire à Paris : on se dispute les mêmes femmes et critiques, les mêmes pensions et fauteuils sous la Coupole. ‘ Le Capitaine Fracasse est fracassé et même fricassé, et, s’il a mis trente ans à naître, il ne mettra certainement pas trente ans à mourir’, déclare Barbey d’Aurevilly, à propos de Théophile Gautier.
Hernani, la pièce qu’on adore détester. En 1830, le tohu-bohu déclenché par la pièce de Hugo marque l’apogée de la guerre entre romantiques et néoclassiques. On se rue pour voir l’objet du scandale. Il est bon que le public voie jusqu’à quel point d’égarement peut aller l’esprit humain affranchi de toute règle et de toute bienséance.
Le théâtre de Shakespeare est un théâtre de la cruauté. D’Othello à Titus Andronicos, de cannibalisme en tortures, le dramaturge scelle la passion élisabéthaine pour les scélérats, diaboliques et heureux de l’être. Richard III incarne un Eros noir, un Thanatos joyeux, une puissante impulsion de mort se substituant à une danse macabre du Moyen Âge finissant.
Des Diaboliques au Bonheur dans le crime, Barbey d’Aurevilly se passionne pour les figures féminines féroces, tiraillées entre élans religieux et animalité. Barbey d’Aurevilly souhaitait sonder les reins et les cœurs, ‘deux cloaques, remplis, comme tous les cloaques, d’un phosphore incendiaire’.
Kurtz, dans Au cœur des ténèbres (Heart of Darkenes) de Joseph Conrard, est une figure célèbre, mais aussi bien troublante, du mal en littérature. Le motif de ce trouble est sans doute l’oscillation entre deux points de vue sous lesquels il apparaît tour à tour : il est tantôt le représentant d’un mal absolu, d’une noirceur hyperbolique, celle qu’évoque le titre du récit, tantôt un individu qui évolue par-delà le bien et le mal. Au service d’une société de commerce colonial, Kurtz tient un comptoir reculé en amont du fleuve Congo : il collecte l’ivoire auprès de indigènes avec une efficacité singulière. Le narrateur de la nouvelle, Charles Marlow, doit commander un vapeur allant à sa rencontre, car on est sans nouvelles de lui depuis quelques temps, et des rumeurs le disent malade.
Jean-Paul Sartre renouvelle la question du mal en inventant la figure du ‘salaud’. Ce dernier, ne remettant jamais en cause le monde ni sa personne, est prêt à justifier les pires infamies, mais aussi la mièvrerie la plus bêlante. Gustave Flaubert lui-même, selon Sartre, fut parfois proche du salaud, dans ‘sa certitude réelle que chaque homme a un destin toujours insupportable’.
Si la méchanceté traverse la littérature de part en part, elle prend toute sa dimension lorsque les hommes de lettres s’invectivent entre eux. D’où un exercice que l’on retrouve dans tous les genres, du théâtre à la poésie, et que l’on pourrait nommer l’agression littéraire.
Régis Debray, l’auteur de la Critique de la raison politique, déclare : ’ A l’ère des people, je parle du peuple’. Son récent Moment fraternité (Ed. Gallimard) insiste de nouveau sur la nécessité de revivifier les liens symboliques et les sentiments d’appartenance. Quitte à se voir reprocher un archaïsme ‘théologico-politique’ qu’il récuse.
Malraux, Debray l’Islam et l’exil
Dans un très bel hommage, André Malraux ou l’Impératif du mensonge, R. Debray écrit : ’L’illusionniste – celui qu’on appelait le ‘visionnaire’ - a traversé le siècle en somnambule, mais le radiesthésiste – l’écrivain – a détecté en songe les abîmes où nous trébuchons.’ Les institutions de l’auteur des Conquérants continuent-elles d’éclairer notre présent ?
A coup sûr, et Debray n’aime pas la sévérité dont fait preuve une partie de l’air du temps à son encontre. Reste qu’il existe de fortes lacunes dans la réflexion de Malraux : l’Islam est par exemple totalement absent de son horizon de pensée. Dans les Ecrits sur l’art, qui couvrent l’ensemble des civilisations, le mot ‘Islam’ n’apparaît presque jamais. C’est le continent noir. Mais la religion de l’art, chez Malraux, est un substitut de dernière minute, au reste admirable. Du moins savait-il que le principe de communion a horreur du vide : il a cherché l’ersatz au musée.
Régis Debray doit-il l’idée d’une antériorité de la géographie tout court sur la géographie des idées à Louis Althusser, à la lecture assidue d’Auguste Comte et Gaston Bachelard ? A sa rencontre avec Che Guevara ?
Il a appris en Amérique latine, à son corps défendant, que l’autre existait et que, malgré tout, on pouvait former avec lui un nous. Un nous indigène, réfractaire à ce qu’il tenait, alors, pour la vérité universelle. Le goût du concret littéraire associé à l’expérience des exils l’a rendu insupportable à un certain discours d’allure philosophique verrouillé sur lui-même. Ils l’ont aussi vacciné précocement contre l’idéologie contemporaine de la désaffiliation, de l’abstraction individualiste. Ils lui ont rendu, plus exactement, insupportable et dérisoire à la dénégation de l’appartenance, qui tient lieu de viatique à la plupart des penseurs dans le vent. Les Occidentaux sont à la fois imbus de leur supériorité ontologique sur les autres civilisations et tout occupés à dénier l’idée même d’identité historique, par un réflexe colonial classique. Avoir passé une dizaine d’années dans une autre culture lui a permis d’apprécier en retour son milieu d’origine, en lui révélant qu’il ne venait pas de nulle part.
Régis Debray croit, en tout cas, que seuls les exilés comprennent vraiment à quelle nation ils prennent part. Le meilleur vaccin contre la dénégation du particulier qui imprègne tant d’intellectuels, c’est mêler les langues et de se frotter aux autres. Comme Lévi-Strauss, Debray croit aux vertus du détour ethnographique...
Ce numéro de la revue Le Magazine Littéraire nous a livré les multiples facettes de la méchanceté, les haines des écrivains et les délices de la polémique.
Amady Aly DIENG
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