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Littérature
Histoire de mes assassins : Tarun Tejpal raconte le bas-ventre de l'Inde

(MFI) - Journaliste et romancier, Tarun Tejpal s'est fait connaître en publiant, en 2005, un grand roman d'amour, de désir et de rupture, Loin de Chandigarh. Il donne, avec son nouveau roman situé au coeur de l'Inde profonde, une analyse féroce et sans concession de sa violence et de sa misère séculaire. Un livre loin des clichés sur le miracle économique indien...

‘Le matin où j'appris la nouvelle de ma mort, j'étais assis dans mon bureau du deuxième étage...’ Ainsi commence le nouveau roman de l'Indien Tarun Tejpal. Un début sensationnel qui annonce les mille-et-un soubresauts et drames au cours de ce thriller social, aussi sombre que jubilatoire. Avec son précédent roman Loin de Chandigarh, qui tissait avec intelligence une grande histoire d'amour sur fond de turbulences historiques et politiques, Tejpal nous avait habitués au rythme enlevé de sa narration casse-cou, promenant le lecteur à travers des temps historiques et sociaux très divers. L'homme réitère l'exploit avec Histoire de mes assassins, chronique de près de 600 pages. Elle raconte à travers la voix de son narrateur-journaliste la rencontre de celui-ci avec cinq tueurs-à-gage venus des entrailles de l'Inde rurale pour l'éliminer. Ces confrontations sont surtout des métaphores, celles de la rencontre du narrateur avec son pays profond, sa désolation, sa misère et son désespoir. ‘Ce récit s'attaque à deux ou trois choses sur l'Inde qui sont acceptées par la pub et par certains médias. La Shining India par exemple, l'Inde au succès éclatant, l'Inde qui prospère... En fait, la vérité de l'Inde, c'est qu'il y a près de 400 millions de gens qui vivent avec moins d'un dollar par jour. Ce livre va contre ce récit stupide de la Shining India’, a expliqué le romancier dans un entretien à Libération. Fondateur du premier journal indien sur le web (Tehelka), Tejpal est très connu dans son pays. Surtout pour avoir révélé au grand jour la corruption qui gangrène le pouvoir en Inde. Ses croisades contre le gouvernement lui ont valu des menaces de mort, des persécutions morales et économiques. Il dut vivre pendant un temps sous protection policière. Son nouveau roman s'inspire de cette expérience qui devient le point de départ d'un récit épique sur les bas-côtés du vécu indien. On est loin ici de l'image ‘bollywoodisée’ et aseptisée de la pauvreté que donne à voir un film comme Slumdog millionnaire, où même la merde ressemble à des lingots d'or !

Le journaliste face aux cinq tueurs qui l'ont raté Le narrateur de Histoire de mes assassins, Monsieur Sabarcane, est un journaliste d'investigation, tout comme Tejpal. Les ressemblances ne s'arrêtent pas là. Victime d'un attentat raté, il est protégé par une escouade de policiers. Très vite, les policiers réussissent à mettre la main sur les cinq tueurs qui avaient été engagés par les adversaires du journaliste. Qui sont ces adversaires ? Pourquoi veulent-ils lui faire la peau ? Quels secrets et malversations celui-ci a-t-il réussi à flairer ? L'enquête commence. Le journaliste se retrouve bientôt au tribunal, face aux cinq tueurs qui l'ont raté. ‘Cinq minutes seulement après avoir franchi le majestueux portail en fer forgé du tribunal de Patiala House, j'avais compris que je m'engageais dans une aventure qui allait changer le regard que je portais sur l'énigme qu'était l'Inde’, lui fait dire l'auteur. Le livre de Tejpal change notre regard aussi car à travers le portrait à la fois détaillé et halluciné qu'il brosse des trajectoires des protagonistes, faites de viols, de violences, d'oppressions et de privations, le lecteur découvre le visage d'une Inde qu'il ne connaissait pas. Issus des petites bourgades au nord du pays, Chaku (le tueur au couteau), Kabir (le musulman), Kaliya et Chini (‘fils égaré’ et ‘rejeton à la peau noire’) et Hathoda Tyagi (l'assassin au marteau) ont été victimes avant d'être des tueurs. Nés du mauvais côté, marqués très tôt du sceau de la misère et de la cruauté sociale, ils se sont égarés sur le chemin de la vie. En racontant leurs parcours avec empathie et réalisme, Tejpal redonne la dignité à ces damnés de la terre et restaure leur humanité. Cette démarche n'est pas sans rappeler le travail qu'a fait la Française Marie Ndiaye dans son magistral dernier roman Trois femmes puissantes, en donnant une force littéraire aux histoires des migrants des pays pauvres qui bravent des souffrances extraordinaires pour pouvoir vivre en Europe dans la dignité.

Histoire de mes assassins porte aussi sur la pratique du pouvoir en Inde, sur la violence. ‘L'Inde a une image de société tolérante et non violente, mais il n'y a absolument aucune vérité là-dedans, a-t-il déclaré dans les pages de Libération. Nous sommes une des plus cruelles et violentes sociétés qui existent au monde. Nous pratiquons toutes les sortes de violences : religieuse, sexuelle, de caste, domestique, envers les enfants et les animaux.’ Il faut absolument lire ce roman car, à travers des histoires individuelles poignantes et souvent brutales, il remet les pendules à l'heure sur le réveil du nouveau géant asiatique. Il met surtout fin à l'exotisme indien.Histoire de mes assassins, par Tarun Tejpal. Traduit de l'anglais par Annick Le Goyat. Buchet-Chastel, 592 pages, 25 euros.

Tirthankar Chanda

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