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Littérature
Passage des larmes d'Abdourahman Waberi : L'énigme du retour au pays natal

(MFI) - Avec son nouveau roman dont l'action se déroule à Djibouti, l'écrivain Abdourahman Waberi explore l'énigme du retour au pays natal. Sur fond de capitalisme sauvage et d'intégrisme dévastateur.

L'ami Abdourahman Waberi a changé de vie. Il n'habite plus Caen où pendant plus de deux décennies il a mené de front une carrière dans l'enseignement et une autre en littérature. Entouré de son maître-à-penser Senghor et de son compère Tierno Monénembo, ce grand Djiboutien réfugié en France depuis les années 1980 a construit patiemment une œuvre magistrale et lyrique (romans, poésies, essais) marquée du sceau de la nostalgie et de l'angoisse de l'exil. C'est sans doute parce que l'auteur du Pays sans ombre (1994) et de Cahier nomade (1995) n'a jamais réussi à oublier qu'il était un ‘quintessential’ exilé, insensible à ‘la mélodie du crachin normand sur l'ardoise de Caen’, qu'il vient de quitter la sécurité de la ‘normandiétude’ (chère à Senghor) pour embrasser ce nomadisme qui a toujours été la source majeure de son inspiration littéraire. L'homme vit aujourd'hui entre Berlin, Paris, Rome et Boston où il enseigne la littérature. Son dixième roman, Passage des larmes, paru cet automne, à mi-chemin entre roman d'espionnage et quête initiatique, est empreint de la nouvelle errance qui caractérise depuis quelque temps la vie de son auteur. C'est l'un de ses opus les plus réussis où des obsessions anciennes s'inscrivent dans un grand savoir-faire narratif. Le résultat n'est pas sans rappeler les meilleurs romans du Somalien Farah dont Waberi a été l'un des disciples les plus fidèles. Le titre de ce nouveau roman renvoie au détroit de Bab el-Mandeb - littéralement la ‘porte des larmes’ en arabe -, qui sépare la péninsule arabique (la côte yéménite) et l'Afrique (la côte de Djibouti) et relie la mer Rouge au golfe d'Aden dans l'océan Indien. Ce titre est aussi une allusion subtile au Livre des passages de Walter Benjamin, figure tutélaire dont l'exil, la fuite dans la France de Vichy servent de référent mythique à une intrigue haletante et forcément tragique. Cette intrigue s'ouvre sur le retour au pays natal, thème récurrent des littératures postcoloniales. ‘Déjà trois jours que je suis de retour’, affirme d'emblée le narrateur-personnage. Il y a du Césaire dans ce récit du retour du sujet postcolonial et exilé dans son pays natal. Les carnets que celui-ci remplit rappellent le célèbre Cahier du grand poète martiniquais. Djibril a quitté Djibouti depuis une vingtaine d'années. A Montréal où il a émigré, en passant par Paris, il est devenu un homme neuf.

Deux personnages, deux frères aux destins opposés Il est employé par une agence de renseignement répondant au nom de l'Adorno Location Scouting. L'agence se spécialise dans le renseignement économique, humain et géographique pour le compte des militaires américains pour lesquels le territoire de Djibouti est ‘une case essentielle sur l'échiquier géopolitique’. Derrière les militaires, les industriels s'impatientent pour investir ‘cette région longtemps délaissée qui détient un potentiel uranifère significatif par sa surface et son profil géologique’. La mission de Djibril est donc de satisfaire cet appétit d'ogre en fournissant à son employeur ‘un dossier complet avec fiches, notes, plans, croquis et clichés photographiques qui devra être livré au bureau de Denver, dans le Colorado, dans les meilleurs délais’. Contre bien sûr des émoluments substantiels ! Djibril a une semaine pour rendre sa copie.

Il est occidentalisé, professionnel et hautement compétent. Il a appris à travailler sous pression, mais l'agent de renseignement n'avait pas mesuré la pression de la mémoire et de la nostalgie. Il est envahi d'une part par des anciens amis venus lui soutirer de l'argent, et d'autre part par ses propres souvenirs d'une enfance malheureuse et traumatisante. Il se souvient de ses parents, de son grand-père Assod, marin et conteur, mais surtout de son frère jumeau Djamal. Les deux frères sont nés le jour de l'indépendance de leur pays, le 26 juin 1977, à vingt-huit minutes d'écart. Ce court écart a suffi pour faire d'eux deux personnages aux destins opposés : l'un est devenu garde-chiourme des intérêts des multinationales occidentales, le second acquis à la thèse intégriste. Leurs chemins ne peuvent se croiser sans qu'éclatent la haine et le sang. Il y a dans cette confrontation de deux frères quelque chose de primitif, de brutal, digne de l'Ancien testament (Abel et Caïn revisité ?), apaisé seulement par la voix de Walter Benjamin dont les paroles s'interposent entre les récits à la première personne des deux frères, entre leurs deux logiques. En faisant entrevoir la beauté du monde, en rappelant les valeurs humanistes, Le Livre de Ben (Ben pour Walter Benjamin) apaise non pas la haine des protagonistes, mais la vision que nous les lecteurs avons de notre monde déchiré entre la logique du capitalisme et celle de l'intégrisme religieux. C'est ce que sans doute les Grecs appelaient la ‘catharsis’.

Passage des larmes, par Abdourahman A. Waberi. Ed. J.-C. Lattès, 248 pages, 17 euros.

Tirthankar CHANDA

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