Djibril THIONGANE (consultant en économie pétrolière) : ‘La Senelec s'approvisionne au prix-détail sur le marché international' Djibril Thiongane est un cadre sénégalais ayant fait toute sa carrière à la Société africaine de raffinerie (Sar). Longtemps responsable de l’approvisionnement d ecette société, ce chimiste de formation est persuadé que c’est un manque de vision des gouvernants qui est à l’origine de la situation actuelle de la Senelec dont les lendemains sont flous. Djibril Thiongane considère, par ailleurs, que le grand problème qui se pose au monde est d’ordre énergétique. D’où l’impérieux devoir des gouvernants sénégalais de mettre l’accent sur la réflexion et sur les stratégies de sortie de crise parce qu’on n’a pas le choix.
Wal Fadjri : L’Etat a décidé d’augmenter le prix de l’électricité à compter de ce 1er août. Cette mesure se justifie-t-elle ?
Djibril Thiongane : Quand on annonçait pour la première fois l’augmentation de ce prix, le baril était à 140 dollars. Entre-temps, celui-ci a baissé parce qu’hier, l’entretien a eu lieu mardi : Ndlr) ce même baril était aux environs de 124 dollars. C’est dire qu’il y a eu une baisse du baril entre la déclaration de l’augmentation et aujourd’hui. Cela n’empêche que cette hausse va se faire. Parce que, déjà, un grand déficit avait été enregistré, ne serait-ce que pour résorber celui-ci, la hausse va se faire. Peut-être que les autorités pourraient réfléchir sur l’ampleur en se disant que le baril étant en train de baisser, il faut revenir sur l’importance de la hausse. Cela doit se faire parce que je sais que ça peut se faire.
Ce qui n’empêche pas aux autorités d’arrêter des stratégies et ne pas attendre qu’il y ait des flambées pour, tout de suite, les répercuter sur les prix. Il faut, comme cela se passe dans d’autres pays, qu’on considère la filière pétrole comme une filière autonome qui doit être à la base de tout le processus économique parce que ça conditionne tout le reste. Cela permet d’éviter les augmentations au jour le jour, ce qui n’est pas bon parce que cela ressemble à du pilotage à vue, à de l’improvisation.
Wal Fadjri : Les délestages persistent malgré les assurances, maintes fois, données par les autorités d’y mettre un terme. Quel est le véritable problème de la Senelec ?
Djibril Thiongane : Le grand problème de la Senelec, c’est le fuel. Il est vrai qu’à un moment donné, ils avaient des pannes au niveau du Gti, mais le grand problème de cette société, c’est l’approvisionnement en fuel oil qui, en un an, a subi une augmentation de 40 % au moins. Certes, il y a un an, la Senelec avait déjà des problèmes relatifs à son approvisionnement, mais ils ont été amplifiés parce que le baril est à un niveau très haut. Or sa consommation de fuel est très importante. Quand on prend les charges de la Senelec, le fuel, à lui seul, occupe 70 à 80 %. Ce poste est très sensible et a une incidence directe sur la gestion de cette société. Ce qu’il faudrait, c’est de voir comment avoir ce fuel au meilleur prix et aux meilleures conditions. En fait, dans le domaine de la transaction, vous avez d’abord le prix, mais aussi les conditions de règlement, notamment les délais. Autant, on peut acheter un produit, le régler à trente ou soixante jours, date de réception, autant je sais qu’au niveau de la Senelec, les distributeurs font presque des règlements au comptant. Sous d’autres cieux, on vous dirait que ce n’est pas possible.
‘Le drame de la Senelec, c’est qu’elle s’approvisionne au prix-détail sur le marché international, au lieu de s’approvisionner au prix-gros. C’est comme la ménagère qui va dans la boutique du coin au lieu d’aller à Ngalandou Diouf où elle peut acheter en gros’
Wal Fadjri : La Senelec a-t-elle d’autres choix pour faire face à ses factures ?
Djibril Thiongane : Mais des règlements au comptant pour des montants aussi importants, ce n’est pas possible ! Mais la Senelec aurait pu, dans ses stratégies d’approvisionnement, miser sur la grosse quantité. En faisant notamment des appels d’offres sur de très grandes quantités de l’ordre de 400 à 500 000 tonnes, parce que cela correspond à ses besoins annuels et cela ferait l’objet d’une commande ouverte. Cela veut dire qu’une fois que vous avez votre prix, vous imposez dans votre cahier de charges vos conditions de règlement en fonction de la situation de votre trésorerie et c’est au fur et à mesure des besoins que vous ferez votre commande. Ainsi, ce que vous payez, c’est uniquement la quantité commandée à l’instant T et le prix est le même, ramené à la quantité totale. Donc, vous gagnez !
En fait, le drame de la Senelec, c’est qu’elle s’approvisionne au prix-détail sur le marché international, au lieu de s’approvisionner au prix-gros. C’est comme la ménagère qui va dans la boutique du coin au lieu d’aller à Ngalandou Diouf où elle peut acheter en gros. C’est exactement ce qui se passe de telle sorte que nos prix sont fortement majorés du fait de la petitesse des quantités et aussi du fait des risques qu’encourent les fournisseurs. Parce que, quand une société a des difficultés financières, ses fournisseurs tout comme les banquiers se couvrent au maximum. En quoi faisant ? En fixant des taux d’intérêt assimilables à des taux d’usure et vous n’y pouvez rien. Vous êtes obligé de les accepter parce que l’approvisionnement va se faire, de toutes les façons. Aujourd’hui, quel que soit le prix du fuel, la Senelec est obligée de l’acheter.
Wal Fadjri : Autrement dit, la Senelec n’est pas près de voir le bout du tunnel.
Djibril Thiongane : Bien entendu ! Avec les conditions draconiennes qu’on lui impose, cette société va continuer à s’appauvrir et à éprouver des difficultés de plus en plus grandes. Il s’y ajoute que si la Senelec ou la Sar commande des produits et que ceux-ci arrivent, mais que les conditions de mise en place des crédits documentaires irrévocables et confirmés ne sont pas au rendez-vous, le bateau, bien qu’arrivé à bon port, ne va pas décharger. Souvent, on nous dit qu’un butanier est venu ou qu’un bateau de super arrive. Mais, d’après les renseignements, une fois au port de Dakar, souvent ce bateau ne décharge pas à bonne date, puisque son commandant attend de recevoir d’abord la confirmation du crédit documentaire par la banque. Et pour chaque jour qui passe avant la confirmation de ce crédit, le bateau paye ce qu’on appelle les Surestaries, c’est un stationnement interdit et la faute incombant au client, ce dernier paye, tous les jours, entre dix mille et vingt mille dollars. Imaginez qu’un bateau arrive et attend pendant dix jours, cela nous coûte facilement cent cinquante mille à deux cent mille dollars qui viennent amplifier le prix.
Voilà, la situation que nous vivons. Nous importons, les produits arrivent, il n’y a pas de déchargement et on paye les services à risque. Ainsi, le prix à l’importation, du fait de la petitesse des quantités, est très élevé et du fait de nos difficultés financières, les règlements à soixante ou quatre-vingt-dix jours, les fournisseurs n’en veulent pas. La conjugaison de tous ces problèmes nous met dans une situation inconfortable et, de plus en plus, nous allons acheter le produit plus cher. On n’y peut rien.
Wal Fadjri : La Senelec utiliserait du fuel inadapté à ses installations, ce qui rendrait élevé le coût de production de l’électricité. Cela est-il raisonnable ?
Djibril Thiongane : La Société africaine de raffinage produit du fuel qui est communément ce qu’on appelle un fuel Basse teneur en soufre (Bts). Des teneurs en soufre souvent même inférieurs à 0,5 % poids. C’est parce que la Sar a un handicap majeur : elle n’a pas d’unité d’hydro-désulfuration de gasoil. Et c’est cette unité qui aurait permis à la Sar de traiter du brut pas cher et de procurer du fuel avec 1 % de soufre et, aussi, des viscosités de l’ordre de 3 500 redwoods (unité de mesure de la viscosité), donc 380 centistocks. Mais, aujourd’hui, le fuel que traite la Senelec est un fuel Bts, avec une viscosité souvent même de 2 000 redwoods. Ce qui fait que c’est un fuel trop noble pour l’utilisation de la Senelec.
Il est vrai que, quand on parle de soufre, on pense tout de suite aux problèmes d’environnement mais, dès lors que les installations de la Senelec étaient calculées pour un fuel bon marché par rapport au fuel que nous consommons et qui est produit par la Sar, ce qu’il faudrait, c’est avoir un fuel qui soit conforme au cahier de charges de la Senelec en matière de spécification. Et ce fuel Haute teneur en soufre (Hts) coûterait beaucoup moins cher que celui qu’elle achète auprès de la Sar. En d’autres termes, la Senelec gagnerait à lancer même des appels d’offres au plan international sur de grandes quantités pour avoir du fuel conforme à la spécification de ses installations.
Par ailleurs, le fuel que produit la Sar pourrait faire l’objet d’un échange au plan international parce qu’en Occident, le fuel Bts est très prisé, surtout quand on sait qu’il coûte, aujourd’hui, dans l’ordre de 10 à 15$ par tonne métrique. La Sar y trouverait son compte de même que la Senelec qui pourrait ainsi avoir un fuel beaucoup plus accessible du point de vue prix.
Wal Fadjri : L’actuel régime avait-il raison de reprendre la Senelec aux Canadiens ?
Djibril Thiongane : De mon point de vue, les conditions d’octroi de la Senelec à l’ancien repreneur, en l’occurrence Hydro Quebec Elyo, n’étaient pas bonnes. Le fait d’y revenir est donc une bonne chose. Mais quand on fait une substitution, il faut que la dernière décision soit meilleure que la mesure antérieure. Or, nous constatons que les problèmes de la Senelec sont loin d’être réglés. Reprendre la société aux Canadiens, c’est une bonne chose pour pouvoir renégocier les conditions de cession de la société. Et ce qu’on voulait, c’était rendre la Senelec très belle pour qu’elle soit vendable. Mais le constat est là : on n’a pas embelli la Senelec. Au contraire, elle est devenue plus moche. Et pour la revendre, ce sera la croix et la bannière parce que les repreneurs font très attention à leur poche. Ils ne reprennent pas n’importe quoi et n’importe comment. Si la Senelec avait une bonne santé financière, beaucoup de repreneurs taperaient à la porte.
Wal Fadjri : Les consommateurs vont, donc, continuer à trinquer parce que, apparemment, il n’y a pas de lueur d’espoir ?
Djibril Thiongane : Il ne peut y avoir lueur d’espoir pour les consommateurs que si l’Etat consent à utiliser les compétences qui existent et faire une large concertation avec toutes les parties concernées et poser sérieusement les problèmes et éviter la politique de l’autruche. Parce que, souvent, lorsqu’on évoque les problèmes de la Senelec, on fait des allégations sur ses difficultés techniques. Des problèmes techniques, il y en a, mais le fond du problème, c’est celui de l’approvisionnement. Celui-ci coûte trop cher et la santé financière de la Senelec ne permet pas de s’approvisionner à moindre coût et aux meilleures conditions.
C’est comme ce que nous vivons présentement avec le butane. On a des consommations de l’ordre de 400 tonnes par jour de butane, on importe des butaniers de l’ordre de 4 000 tonnes, ce qui ne fait même pas dix jours de consommation. C’est une ineptie, c’est du gâchis, ce n’est pas rationnel. Il faudrait avoir une vision, voir plus grand. Le Sénégal devait importer des butaniers au moins de 20 000 tonnes. Mais cela doit entraîner un aménagement de son poste d’amarrage, une correction de son plan de stockage parce qu’il faudrait qu’il y ait une relation entre la capacité du bateau, la capacité de stockage et les consommations. C’est un tout. On ne peut pas traiter les choses de façon segmentaire.
Toujours est-il que le problème est là. Nous prenons de petits bateaux qui nous coûtent très cher à la tonne et, en plus, quand le bateau arrive, il ne décharge pas sa marchandise et nous payons 100 000 à 200 000 dollars au gré du vent en guise de surestaries. Ce n’est pas responsable ! Il faudrait qu’on mette un terme à cela, quitte à faire les investissements appropriés pour avoir de gros butaniers, de bonnes capacités de stockage et un approvisionnement correct. C’est ça qui nous permettrait de respecter le stock de sécurité qui est de trente-cinq jours.
Wal Fadjri : Ce stock existe-t-il ?
Djibril Thiongane : Ce stock de sécurité est presque inexistant. La preuve ? Quelquefois, on est en rupture de stock, ce qui veut dire que le stock de sécurité est à zéro. Parfois, on dit qu’il y a du butane, il n’y a pas de rupture de stock, mais c’est un faux débat. Ce qui est important pour le consommateur, c’est quand il arrive au poste de vente avec son argent, on lui donne sa bouteille. Dès qu’il arrive, il n’y a pas de bouteille, lui dire que le butane est ailleurs, c’est un faux débat. Si le consommateur ne peut avoir de bouteille, c’est ça la rupture de stock. Que le produit soit au dépôt ou dans le bateau, ça ne l’intéresse pas. Et comme le consommateur paye le stock de sécurité de trente-cinq jours avec des frais financiers extrêmement élevés, parce que ceux-ci sont calculés sur la base du prix actuel, il faut respecter l’existence de ce stock et avoir un stock outil. Alors que le stock de sécurité, on y toucherait qu’en cas de pénurie internationale.
‘Le Sénégal n’avait jamais connu des problèmes d’approvisionnement, qu’il s’agisse du fuel ou d’autres produits. Mais aujourd’hui, ils existent et s’amplifient de plus en plus. Et au regard des mesures qui sont prises, on ne voit pas encore le bout du tunnel’.
Wal Fadjri : Comparé à ce qui se fait dans la sous-région en matière de gestion énergétique, le Sénégal est-il mieux ou moins bien loti que ses voisins ?
Djibril Thiongane : Les ruptures de stock sont un vieux problème que les autres Etats connaissent depuis très longtemps. Mais, la particularité du Sénégal est qu’il n’avait jamais connu ce qu’est une rupture de stock dans le domaine des hydrocarbures. C’est maintenant que nous avons de tels délestages, des pénuries en gaz et autres. Mais pendant très longtemps, au plan de la gestion des problèmes énergétiques, le Sénégal n’avait pas ce qu’on connaît actuellement. Avant, quand on voyageait en Guinée-Bissau, au Mali, etc., on vous disait qu’on attend le bateau de super pour la semaine prochaine. Le Sénégal ne connaissait pas ça. Il est vrai que la situation que nous vivons, est d’autant plus dure que c’est un phénomène tout à fait nouveau, surtout en ce qui concerne les ruptures de stock en hydrocarbure, en supercarburant, en gasoil et même en gaz, etc. Avant, il y avait des délestages, mais c’était lié à des problèmes techniques et non d’approvisionnement. Mais les délestages actuels sont dus à des problèmes d’approvisionnement en fuel, plus qu’à des problèmes techniques. Et ça, c’est nouveau.
Le Sénégal n’avait jamais connu des problèmes d’approvisionnement, qu’il s’agisse du fuel ou d’autres produits. Mais aujourd’hui, ils existent et s’amplifient de plus en plus. Et au regard des mesures qui sont prises, on ne voit pas encore le bout du tunnel. Les perspectives sont encore sombres parce qu’on ne voit pas de stratégies adaptées et ambitieuses de nature à régler ce problème dans le moyen et long terme.
Wal Fadjri : Des problèmes de trésorerie ne sont-ils pas, aussi, une réalité à la Senelec ?
Djibril Thiongane : Aussi bien au niveau de la Sar que de la Senelec, le problème est le même, c’est un problème de sous. Aujourd’hui, un bateau de pétrole brut de 100-120 000 tonnes coûte 42 milliards de francs Cfa ! Et pour mettre en place un crédit documentaire irrévocable et confié à une banque de premier rang, il faut se lever de bon matin. Comme cela n’est pas dans la vocation de l’Etat, ce dernier doit laisser la Sar aux privés et surtout avoir l’ambition de faire de notre raffinerie, une raffinerie régionale. C’est plus conforme à l’idée d’intégration dont on parle tant, car quand on parle d’intégration économique, le premier facteur, c’est celui lié à la facture pétrolière. C’est la plus grosse charge de nos Etats. C’est donc le problème qui devait susciter le maximum de préoccupations.
Si on tend vers une raffinerie régionale où tous les Etats limitrophes seraient actionnaires, par leurs secteurs privés respectifs ou même par les Etats de manière symbolique, les différents pays membres s’approvisionneraient à partir de Dakar. Alors, on tendrait vers une raffinerie de 5 ou 6 millions de tonnes. Et pour l’approvisionnement en pétrole brut, on aurait, par exemple, des bateaux de plus de 140 000 tonnes et, par rapport au fret actuel, on gagnerait un minimum de 7 à 8 dollars par tonne métrique. C’est très important, surtout ramené à 3 ou 4 millions de tonnes. Huit fois quatre millions de tonnes, c’est quand même beaucoup. Ma conviction est qu’il faudrait tendre vers cela. Et si on ouvre le capital de la Sar à ces Etats et à leurs privés, c’est sûr qu’ils seraient tous parties prenantes, d’autant qu’ils auraient tout à y gagner parce que le souci de tout dirigeant, c’est la réduction de sa facture pétrolière. C’est aussi simple, mais il faut en avoir la vision, l’ambition et la volonté politique et, ensuite, le savoir-faire.
Wal Fadjri : Quelles sont les perspectives de sortie de crise que vous préconisez ?
Djibril Thiongane : Il faudrait de larges concertations sur la question énergétique. Il faudrait qu’il y ait autour d’une table les banquiers, les distributeurs, la Sar et même certains types de consommateurs, comme ceux qui prennent le gasoil-pêche, etc. En discutant de manière globale et rationnelle, ils pourront déboucher sur des montages financiers assez fiables. Parce qu’il ne faut pas oublier une chose : une entreprise comme la Senelec, n’a pas de concurrent. Elle occupe, seule, le terrain de l’électricité. Son marché est donc captif. Les factures sont distribuées et réglées à bonne date. Une telle société peut se permettre, dans le cadre d’un appel d’offres, dire : ‘Je veux des règlements à 90 jours’, en fonction de la situation de sa trésorerie. C’est possible. Mais il faut des solutions ambitieuses, réalistes et efficaces. Cela est à notre portée. Mais si à chaque fois qu’un bateau arrive, on attend le suivant en étant assis sur des braises, le problème ne se réglera jamais. Il faut avoir une bonne vision, prendre le taureau par les cornes. Nos partenaires sont là pour nous accompagner si toutefois ce qu’on leur propose est réaliste et réalisable. Les subventions, c’est bien beau mais, gérer, c’est prévoir. On disait d’un homme d’Etat, que son problème c’est comment vont vivre les prochaines générations. On ne peut pas, dans un secteur aussi stratégique, vivre au jour le jour.
Wal Fadjri : Avec la fluctuation effrénée du prix du baril qui est le fait des pays producteurs, n’y a-t-il pas de quoi être plus pessimiste ?
Djibril Thiongane : D’abord, tous les pays producteurs ont de grands plans de développement à exécuter. Prenez un pays comme le Nigeria. Vous croyez que ce pays, compte tenu de ses problèmes de population, de ses difficultés économiques, serait prêt à lâcher un seul dollar ? L’Algérie, le Gabon, c’est la même chose ! Tous ces Etats font face à des difficultés de toutes sortes. La preuve ? Malgré leurs mannes financières, ces Etats sont très endettés. Récemment, si l’Algérie a pu éponger ses dettes, c’est à cause de la montée vertigineuse du prix du baril. Les autres Etats qui n’ont pas fait autant, comme le Gabon, le Nigeria, souhaiteraient que le prix du baril flambe davantage, qu’il soit multiplié par deux ou par trois et qu’on soit même à 500 dollars le baril. Parce que chacun doit garder ses vaches pour que le troupeau soit bien gardé. L’intérêt des pays producteurs est donc que le prix du baril monte, surtout qu’il ne faut pas oublier que ce baril est calculé en dollar et cette monnaie est très faible. Ainsi, la faiblesse du dollar, pour ces pays, est un peu compensé par la hausse du prix du baril. Ces pays ont beau avoir des amis comme le Sénégal, il n’en demeure pas moins qu’ils ne vont pas scier la branche sur laquelle ils sont assis.
Wal Fadjri : Il y a, également, la menace d’une attaque militaire des Etats-Unis qui pèse sur l’Iran. Cela ne serait-il pas lourd de conséquences pour l’économie mondiale ?
Djibril Thiongane : La situation géopolitique du monde est très compliquée. En effet, avec ce qui se passe en Iran où les Etats-Unis n’excluent aucune option, il y a de quoi craindre le pire. Quand on dit qu’aucune option n’est exclue, cela veut dire que l’Iran peut être, à tout moment, attaqué par les Usa. Cela veut dire aussi que le détroit d’Ormuz sera attaqué et bloqué par l’Iran. Et ainsi plus de 40 % de l’approvisionnement en pétrole du monde qui y passe, sera bloqué. Cela entraînera une grosse pénurie au plan international. Par conséquent, rien que la perspective d’une attaque militaire de l’Iran par l’Amérique, peut booster le prix du baril et l’amener à un niveau extraordinaire parce que plus de 40 % de l’approvisionnement du pétrole mondial vient du détroit de d’Ormuz qui est situé entre le Golfe persique et le Golfe d’Oman.
Ensuite, regardez ce qui se passe en Irak. Ce pays ne produit même pas 50 % de sa production. Or, l’Irak est, quand même, le troisième pays producteur du pétrole dans le monde ! Pourquoi ? Parce qu’il y a, tous les jours, des attentats, on fait aussi sauter des oléoducs etc, il y a l’instabilité politique totale. Et rien ne peut se faire sans cette stabilité politique.
Wal Fadjri : Que pensez-vous de Wade formula ?
Djibril Thiongane : C’est une idée généreuse. Ce qui caractérise le président Wade, c’est sa générosité. Mais que cela ne suffit pas. La base de Wade formula est un appel à la solidarité entre pays producteurs et pays non producteurs, mais les premiers ne joueront jamais le jeu parce que leur arme, c’est le pétrole. Pour que Wade formula soit réalisable, il faut une synergie des deux volontés. C’est une théorie qui tient la route, au plan du concept, malheureusement la générosité du président Wade n’est pas partagée par les autres, surtout par les pays producteurs qui ont de grands problèmes à régler. Aussi Wade formula suscite-t-elle plus d’intérêt du côté des pays non producteurs que des pays producteurs qui, seuls, sont capables de la mettre en pratique.
Propos recueillis par
Aguibou KANE
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