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Entretien avec…
Khadim Guèye (Ministre délégué chargé de la syndicalisation des paysans) : ‘Il n’y a aucune volonté étatique de faire une caporalisation politique du syndicat national’

Jusqu’ici, les organisations paysannes qui représentent les producteurs dans les instances de décision sont domiciliées à Dakar. L’Etat qui constate que cette représentation est très loin de la base sonne la révolution. Il a demandé aux producteurs de s’organiser à travers un syndicat national. Le ministre délégué auprès du ministre de l’Agriculture chargé de la Syndicalisation des paysans a pour mission d’aider à asseoir cette nouvelle structure. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, M. Khadim Guèye fait le point du projet de syndicalisation, les difficultés notées dans la mise en place d’un nouveau bureau provisoire, le chantier qui attend ses membres, etc. Il a rejeté toute idée de récupération politique à travers cette syndicalisation dont l’un des objectifs est de permettre aux producteurs de tirer profit de leurs activités.

Wal Fadjri : Où est-ce que vous en êtes avec votre projet de syndicalisation des organisations paysannes ?

Khadim Guèye : Le projet suit son cours avec la collaboration des organisations de tous les producteurs. Il vient de connaître une étape importante aujourd’hui (avant-hier, Ndlr) avec l’adoption des statuts qu’ils avaient préparé et ensuite avec l’élection d’un bureau qui doit déposer ces statuts et procéder à l’installation des structures de base (les structures locales dans les communautés rurales et les communes, les structures départementales et les structures régionales). Et à l’issue de ce travail qui doit durer peut être 3 à 4 mois, les instances nationales définitives du syndicat ‘Diapadoo’ -c’est le nom du syndicat national des agriculteurs, éleveurs et pêcheurs- seront installées au mois de décembre ou janvier.

Mais entre temps, des commissions techniques importantes devront être mises en place pour travailler sur des programmes spécifiques à l’agriculture, à l’élevage et à la pêche. Je peux citer la commercialisation et la transformation des produits, le stockage, les problèmes de financement, la mutualisation du syndicat ‘Diapadoo’ et la participation de ce syndicat à la nouvelle Caisse nationale de crédit agricole du Sénégal (Cncas) structurée.

Donc, il y a beaucoup de chantiers que les producteurs ont identifiés. Ils vont donc constituer les commissions compétentes pour essayer d’aller très vite dans le travail. Ce qu’ils ont fait rencontre notre agrément. Ce qui va nous permettre d’avancer le processus qui a pour but de réunir la totalité, en tout cas l’essentiel des producteurs ruraux du Sénégal et ensuite leur donner les capacités de remplir correctement leur métier.

Wal Fadjri : Mais le bureau provisoire qui vient d’être installé a été contesté par certains participants à l’assemblée générale constitutive du syndicat national des agriculteurs, éleveurs et pêcheurs du Sénégal. Quel est votre point de vue sur cette situation ?

Khadim Guèye : Il y a des contestations. Nous l’avons observé. Nous les avions laissé ce matin (avant-hier, Ndlr) proposer un bureau après la cérémonie d’ouverture de l’assemblée générale constitutive et quand nous sommes arrivés pour la clôture, on nous a effectivement fait état de contestations. Mais cela ne nous surprend pas parce que vous savez que quand vous voulez proposer 17 personnes sur plus de 500 délégués ayant répondu à l’appel, cela peut toujours contribuer aux dysfonctionnements. Mais je crois qu’ils pourront trouver un esprit de dépassement et pourront s’entendre avec la mise en place des commissions techniques. Celles-ci vont permettre de rattraper les gens qui se croient lésés, soit territorialement, soit par rapport à leurs professions. Par conséquent, ces gens pourront trouver des postes stratégiques au niveau des commissions. Mais, globalement, il fallait s’attendre à ce qu’il y ait des désaccords parce que tout le monde ne peut pas être totalement d’accord sur un projet de bureau. Même si le bureau définitif allait être constitué, il y aurait certainement des gens qui seraient contre le choix de telle ou telle personne. Ce qui est important, c’est l’engouement et l’intérêt portés véritablement par les producteurs autour de ce projet.

Wal Fadjri : Quelle est la mission des membres du bureau provisoire ?

Khadim Guèye : Les gens qui siègent dans le bureau sont appelés à aller compétir à la base. Ils sont appelés à aller collecter les suffrages des délégués lorsque les instances définitives seront mises en place. Et tout membre du bureau doit aller travailler à sa base pour pouvoir, peut-être, être réélu. Lorsque les délégués seront totalement choisis partout dans le pays, ils se réuniront dans 3 ou 4 mois pour mettre en place les organes définitifs, élire un bureau pour trois ans, installer des commissions pour la même durée, élire un conseil d’administration et un conseil de surveillance pour cette période.

‘D’habitude, ce sont les producteurs qui ont des domiciles à Dakar qui contrôlaient les mouvements des producteurs’

Wal Fadjri : Est-ce que les membres du bureau qui sont désignés sont des producteurs représentatifs ?

Khadim Guèye : Ah oui. En tout cas les choix qui ont été faits par les producteurs sont de très bons choix. Le président est un prototype même de producteur et d’éleveur à la fois tourné vers la tradition mais surtout très tourné vers la modernité. C’est quelqu’un que nous connaissons très bien. Les populations de l’Est ou du Sud le connaissent très bien aussi. Je crois que c’est une bonne chose de choisir dans ce bureau des personnes qui proviennent de Kolda, de Kédougou, de Tambacounda, de Matam. C’est vraiment important parce que d’habitude, les producteurs qui ont des domiciles à Dakar contrôlaient généralement les mouvements des producteurs. Donc, ils étaient souvent très loin de la base de ces producteurs-là. Donc, c’est bien d’avoir un président qui est dans le Sénégal Oriental, un vice-président dans le Kolda, un autre qui est dans le Kaolack, etc. Je crois que c’est cela qui peut vraiment faire marcher les choses.

Wal Fadjri : Comment les organisations paysannes perçoivent ce projet de syndicalisation de leur secteur ?

Khadim Guèye : Globalement, elles le perçoivent très bien. Cela ne pose pas de problème. A quelques exceptions près, les organisations paysannes sont d’accord pour une large unité. D’autant plus que ce syndicat national qui est mis en place laisse à toute organisation paysanne la possibilité de garder ses statuts et son autonomie. Il n’y a aucune contradiction entre le syndicat national et l’existence de ces organisations paysannes. Il n’y a pas de problème. Celles-ci continuent à exercer leurs activités et leurs membres sont au sein du syndicat et bénéficieront des effets positifs de ce mouvement. Wal Fadjri : Y-a-t-il des organisations paysannes qui ne font pas partie de ce syndicat ?

Khadim Guèye : L’adhésion à ce syndicat est un engagement individuel. Ce que nous avons constaté et qui est important, c’est que des filières extrêmement importantes du pays ont adhéré très tôt au syndicat national. C’est le cas de la filière coton qui est la plus représentative et la plus organisée, de la filière tomate, de la filière riz, de la filière manioc, de la filière maïs, de la filière banane, de la filière sésame, de la filière bissap, de la filière jatropha, etc. Mais, c’est le cas aussi des filières de pêche avec les mareyeurs, les transformatrices de poissons, la pêche continentale et la pêche maritime. C’est aussi le cas également des filières au niveau de l’élevage avec la filière lait, la maison des éleveurs du Sénégal qui est au niveau de l’élevage l’organisation la plus structurée. Toutes ces filières se retrouvent au niveau du syndicat national. Dès le départ, au moins 90 % des organisations en matière de filières de ce pays et également l’ensemble des producteurs sont très intéressés par cette nouvelle structure.

Wal Fadjri : Certaines organisations paysannes comme le Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (Cncr) soupçonnent des dessous politiques à travers cette syndicalisation. Que leur répondez-vous ?

Khadim Guèye : Vous avez certainement observé dans la salle de conférence qu’il n’y a eu aucune coloration politique de l’assemblée générale. Il n’y a eu aucun message même qui a une coloration politique. Les producteurs ont parlé de la production, d’organisation, de ce qui les intéresse vraiment qui n’est autre chose que le développement économique et social. Il n’y a aucune volonté de faire une caporalisation politique, quelle qu’elle soit. De toute façon, ma mission devant la nation sénégalaise, c’est de faire en sorte que ces producteurs-là puissent être mieux organisés et tirer profit de leurs activités. Aujourd’hui ce qui se passe, c’est que les plus-values dégagées par l’agriculture, l’élevage et la pêche sont captés par d’autres personnes, aussi bien en aval qu’en amont laissant les producteurs à la merci d’eux-mêmes. Il s’agit aujourd’hui de faire en sorte qu’ils puissent s’occuper des fonctions de production, d’approvisionnement, de transformation et de commercialisation pour capter le maximum de valeur ajoutée. Il n’y a aucune volonté de faire la récupération politique. Ça, c’est très clair.

Wal Fadjri : L’autre fait d’actualité, c’est la bonne pluviométrie observée sur l’ensemble du territoire national. Peut-on s’attendre à une bonne production ?

Khadim Guèye : Absolument. Si les pluies se poursuivent jusqu’en fin septembre, il y aura des bonnes récoltes. Déjà les céréales vont être en maturité dans deux semaines. Le mil en particulier sera récolté à partir du 20 septembre. Le maïs est déjà arrivé en maturité. Le niébé, c’est depuis deux semaines. Par conséquent, s’il pleut jusqu’en fin septembre-début octobre, nous allons vers des rendements importants et surtout des productions importantes et variées. D’une manière générale, l’ensemble des variétés se porte bien. Nous allons vers des productions de très bon niveau, de très bonne qualité. Et il restera le défi de la commercialisation.

‘Aujourd’hui ce qui se passe, c’est que les plus-values dégagées par l’agriculture, l’élevage et la pêche sont captés par d’autres personnes, aussi bien en aval qu’en amont laissant les producteurs à la merci d’eux-mêmes’

Wal Fadjri : Il y aura le défi de la commercialisation, mais aussi celui du matériel agricole et des intrants que les producteurs réclament toujours. Comment comptez-vous vous y prendre ?

Khadim Guèye : Pour le matériel agricole, vous savez que l’Etat du Sénégal fait des efforts importants dans ce sens depuis 6 ans. Il est parfois subventionné jusqu’à 70 %. Il y a un important programme qui est en cours et qui va venir certainement renforcer les producteurs de toutes les spéculations. En ce qui concerne les intrants, le gouvernement fait beaucoup d’efforts en injectant plus de 20 milliards de francs par an pour les semences, les engrais, etc. Et le président de la République a décidé que ces subventions vont se poursuivre et vont appuyer la syndicalisation. Mais, nous travaillons à ce qu’elles soient directement gérées par les producteurs. C’est cela l’objectif de la syndicalisation. Que cela se passe sous forme de financement par des taux très bas et par des délais vraiment acceptables, que cela se passe par des subventions sur les équipements, etc, dans tous les cas, la gestion devrait être effectuée par les producteurs eux-mêmes. C’est à cela que nous voulons aller.

Wal Fadjri : Cela veut-il dire qu’il n’y aura plus d’intermédiaires ?

Khadim Guèye : Il y aura toujours des intermédiaires, mais leur rôle devra être un rôle positif. Les intermédiaires sont des commerçants. S’ils louent des partenariats avec le nouveau syndicat de manière efficace, positive, c’est-à-dire prennent en compte les activités que les producteurs ne peuvent pas faire, à partir de ce moment, les intermédiaires seront dans le jeu. Mais, si c’est autre chose comme ce qui se passe actuellement, des gens qui, à la récolte spéculent, des gens qui, pendant les approvisionnements, prennent les marchés et ne font pas les services appropriés, à partir de ce moment-là, il est certain que ces intermédiaires vont disparaître. En tout cas, l’Etat va organiser les producteurs, va les aider à faire l’approvisionnement et la commercialisation directement. Les producteurs organisés peuvent directement aller vendre leurs productions à l’usine. Ils peuvent eux-mêmes faire leur appel d’offres, acheter leurs intrants, les distribuer entre eux-mêmes. Ils peuvent, sur la base de financement, créer des équipements de stockage et de transformation.

Wal Fadjri : Le problème de la commercialisation se pose de manière récurrente avec le bradage qui en découle. Pensez-vous à des mesures correctives ?

Khadim Guèye : Oui. D’ores et déjà, il est certain que le bureau du syndicat national va commencer à discuter immédiatement avec le ministère de l’Agriculture pour voir, avec les industriels qui achètent ainsi que tous les partenaires qui sont intéressés par ces produits, comment réussir une bonne commercialisation. De plus en plus, cela va maintenant être la mission du nouveau syndicat national.

Wal Fadjri : Cela voudrait-il dire que les producteurs vont désormais se prendre en charge à partir de ce syndicat national ?

Khadim Guèye : Absolument. Le syndicat est appelé à se prendre en charge. C’est ça la logique. Nous avons entendu dire que l’Etat crée un syndicat. L’Etat ne crée pas de syndicat. L’Etat a demandé aux producteurs de s’organiser. Et ils ont décidé de s’organiser sous forme d’un syndicat national très large. Et l’Etat va les aider à gérer des fonctions d’approvisionnement et de commercialisation. Le syndicat n’est pas une structure de l’Etat. C’est une structure d’organisation de producteurs à laquelle l’Etat apporte des soutiens pour leur permettre d’avoir des instruments et d’exercer leurs métiers en amont, en aval, dans les fonctions d’approvisionnement, de production, de transformation et de commercialisation.

Wal Fadjri : Est-ce que le syndicat national des agriculteurs, éleveurs et pêcheurs sera le seul interlocuteur valable de l’Etat ?

Khadim Guèye : Un Etat peut toujours avoir d’autres interlocuteurs. Mais le syndicat sera un interlocuteur privilégié de l’Etat.

Propos recueillis par Ndakhté M. GAYE

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