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Attentat contre Bénazir BHUTTO : A qui profite le crime ?
Jeudi, la communauté internationale apprenait, abasourdie, l’assassinat perpétré par un kamikaze contre Mme Bénazir Bhutto, figure de proue de l’islamisme laïc et fer de lance de l’opposition au régime de Pervez Musharaaf. Vingt-quatre heures après cet acte que le gouvernement sénégalais a, lui-même, qualifié de ‘crime odieux’.

A qui profite le crime perpétré contre l’ancien Premier ministre pakistanais ? Vingt-quatre heures après cet ignoble attentat, il n’est pas saugrenu de se poser cette question qui constitue le b-a, ba d’une enquête de police. Et on ne peut répondre à cette question sans rappeler le contexte politique dans lequel baigne le Pakistan. A vrai dire, Mme Bhutto y gênait nombre d’acteurs : d’une part, le régime de Musharaf contre lequel elle était en campagne avec un soutien plus ou moins affirmé des Etats-Unis. D’autre part, les lobbies islamistes qui ne voient pas d’un bon œil cette alliance, trop contre-nature à leur goût. Ainsi donc, Mme Bhutto en était arrivée à une situation où elle devait combattre sur deux fronts : contre les islamistes et contre le pouvoir central d’Islamabad. Rentrée récemment d’un exil londonien de 8 ans pour combattre de front ces deux oppositions, Bénazir Bhutto n’avait pas, non plus, un soutien inconditionnel de la part de l’opinion publique pakistanaise. Pour dire les choses telles qu’elles sont, elle n’était pas la favorite des Pakistanais et ses fidèles au sein du Parti du peuple pakistanais (Ppp) ne couvrent qu’une frange minoritaire représentée par les couches moyennes et occidentalisées. Ses deux mandats de Premier ministre, de 1988 à 1990 puis de 1993 à 1996, entachés d’accusations de corruption et d’autoritarisme, n’avaient pas laissé que de bons souvenirs dans le pays. Mais elle bénéficiait en revanche d’une grande popularité au sein de la communauté internationale, et particulièrement outre-atlantique, ce qui a définitivement contribué à renforcer ses adversaires islamistes foncièrement allergiques à tout ce qui ressemble à l’Amérique. Elle devait essentiellement son retour au Pakistan à la dégradation des relations entre l’administration Bush et le président Musharraf.

Allié stratégique de la politique américaine dans la région depuis les attentats du 11 septembre 2001, relais nécessaire à sa lutte contre le terrorisme et les Taliban en Afghanistan, Pervez Musharraf n’a pas satisfait au ‘cahier des charges’ de son soutien principal qui l’a accusé de trop ménager ses franges islamistes radicales, y compris pro-Talibans, très actives dans le pays, pour sauvegarder son pouvoir. L’opportunité d’un accord sur un partage du pouvoir à l’occasion des élections législatives prévues pour le 8 janvier prochain, avec celle qui incarnait pour les Etats-Unis la transition démocratique avait fait son chemin, côté américain.

Pris en étau entre ses opposants islamistes et la nécessité de réagir à l’ultimatum de son allié, Musharraf s’était réduit à faire des concessions. Il avait accepté, non seulement de composer avec une ‘ennemie’ soutenue par son allié, mais aussi de rendre son uniforme de Chef des Armées. L’attentat qui avait visé Mme Bhutto, le 18 octobre, lui avait donné l’occasion de décréter l’état d’urgence dans le pays, et donc de lui interdire la tenue de rassemblements politiques. Les négociations quant à un partage concerté du pouvoir avaient été rompues à l’initiative de Bénazir Bhutto, qui était ainsi repassée dans l’opposition directe contre Musharraf sur le territoire. Suite à de très fortes pressions internationales, Musharraf cédait et levait le 15 décembre dernier l’état d’urgence, permettant ainsi à la patronne du Ppp de refaire campagne dans le pays, en levant l’interdiction de rassemblement.

Quelques heures à peine après l’annonce du décès de Benazir Bhutto, Musharraf vient d’annoncer que le pays est placé en état d’alerte rouge. Les forces paramilitaires sont actuellement déployées sur l’ensemble du territoire. Un degré de plus que l’état d’urgence. Même accusé de ne pouvoir garantir la sécurité de sa population, victime de la recrudescence d’attentats meurtriers dans le pays, et moins encore de ses opposants amis de ses amis, Musharraf reste le seul rempart des Occidentaux contre une déferlante radicale, qu’il compte bien exploiter pour se remettre en selle. A moins que le Ppp ne puisse s’appuyer sur l’émotion en interne de ses partisans et à l’étranger de ses soutiens pour faire émerger un successeur légitime à la déjà figure ‘martyre’ de Bénazir Bhutto, Musharraf signe son retour en grâce.

Ainsi donc, si les milieux islamistes peuvent souffler avec la disparition de la scène politique de l’amie de leur ennemi américain, Pervez Musharraf ne se délecte pas moins de cette élimination qui lui permet d’actionner plusieurs leviers : répression légitime contre les islamistes, report des législatives et, cerise sur le gâteau, une réconciliation avec le puissant allié américain, obligé de composer avec lui pour contrer l’émergence de foyers islamistes nuisibles à sa politique intérieure.

Ibrahima ANNE

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