Olivier CARDUNER (Directeur de Usaid-Sénégal) : ‘L'Etat doit donner confiance au privé et éviter d'encourager les monopoles’
Dans le cadre du partenariat public-privé, l'Etat doit donner confiance au privé et éviter d'encourager les monopoles. C'est la conviction du directeur de Usaid-Sénégal qui a mis en place un Programme de croissance économique. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, Olivier Carduner ne cache pas ses préoccupations quant à la publication du nouveau Code des marchés publics. Wal Fadjri : Pourquoi la mise en place d'un programme de croissance économique au niveau de l'Agence américaine pour le développement international (Usaid en anglais) ?
Olivier Carduner : Depuis que l'Usaid est au Sénégal, c'est-à-dire au moment des indépendances, nous avons, de façon assez consistante, travaillé sur les questions de croissance économique au Sénégal. Ce programme sur le Partenariat public-privé (Ppp) fait donc partie d'une nouvelle stratégie, pour aider le Sénégal à rester en phase sur les méthodes, les techniques de gestion et de politique qui vont être mises à contribution pour accélérer la croissance économique.
Wal Fadjri : En la matière, que peut apporter l'expertise américaine au Sénégal ?
Olivier Carduner : Il s'agit essentiellement de partager l'expérience qu'il y a eu lieu dans d'autres pays du monde, et quant à l'utilisation des partenariats publics privés, il y a une importante expérience acquise dans plusieurs pays en développement. Il appartient au Sénégal de s'en inspirer pour accompagner les processus et politiques de développement.
Wal Fadjri : Pensez-vous que de grands projets comme la construction de l'autoroute à péage, voire les chantiers du chef de l'Etat, peuvent solliciter l'assistance des Ppp ?
Olivier Carduner : L'analyse que nous avons faite avant de démarrer ce programme a montré qu'il y a déjà des Ppp en cours au Sénégal qui ont bien fonctionné. Il y a une loi pour gérer les Ppp déjà mis en place qui est un standard international, et il y a également des financements privés disponibles dans le système bancaire ouest-africain qui pourrait mobiliser les fonds.
Nous avons trouvé les éléments essentiels ainsi que l'élément clé qui est une volonté politique d'accélérer la croissance économique au Sénégal. Donc ce que nous essayons de faire c'est de répondre à une demande du gouvernement sénégalais d'appuyer ses efforts pour accélérer la croissance et enfin d'augmenter la capacité d'utilisation des différentes politiques et outils de développement.
Wal Fadjri : Est-ce que l'Usaid peut faire la jonction entre les communautés américaine et sénégalaise dans le cadre de ces projets
Olivier Carduner : Ce que nous cherchons à faire c'est promouvoir un concept de Ppp. C'est une méthode qui consiste à faire travailler ensemble le public et le privé, pour partager des risques liés à l'augmentation des investissements. Et grâce à ce concept on peut trouver de nouvelles solutions qui permettent de régler le problème des infrastructures ou de dépenses de type public. Nous cherchons à promouvoir ce concept et à appuyer l'utilisation du concept. Et il est possible que cela se traduise par de nouveaux investissements de l'étranger, des Etats-Unis ou d'ailleurs.
Wal Fadjri : Mais à ce niveau, il faut que le climat de l'environnement des affaires soit amélioré afin que les privés soient plus enclins à participer à ce genre d'investissements.
Olivier Carduner : Dès qu'on parle du privé et d'investissement du privé, il faut certains éléments, une certaine stabilité institutionnelle, un cadre juridique raisonnablement stable. Il faut également une gestion macro-économique saine ainsi qu'un Code de marché public transparent et équitable.
Wal Fadjri : Le problème de la publication de ce nouveau code a été soulevé par le vice-président de la Banque mondiale. En tant que bailleur de fonds quelle est votre appréciation ?
Olivier Carduner : Je crois qu'avec mes autres collègues bailleurs de fonds, c'est un élément que nous appuyons. On a travaillé avec le gouvernement pour développer de meilleures méthodes et pour assurer des marchés publics compétitifs et transparents. Et le résultat c'est l'émergence d'un nouveau code qui permettrait au Sénégal de se rapprocher des standards internationaux dans la gestion des marchés publics.
Wal Fadjri : Est-ce que la gestion des marchés publics est transparente ?
Olivier Carduner : La transparence est une question relative. Il y a des efforts qui sont en train d'être faits au Sénégal. C'est une manière d'augmenter la capacité d'absorption des financements extérieurs que ce soit du côté privé que du côté des bailleurs des fonds. Donc ça fait partie des réformes importantes que nous suivons ici au Sénégal depuis plusieurs années. Et donc c'est une évolution importante qui est en train de s'opérer sur le nouveau Code des marchés publics, et nous espérons que nous verrons assez prochainement la mise en place d'un nouveau code.
Wal Fadjri : Puisque vous encouragez le partenariat public privé, l'affaire dite des chantiers de Thiès, où des entrepreneurs qui ont procédé à des préfinancements, notamment Jean Lefebvre-Sénégal est accusé de surfacturations avec des soubassements politiciens, ne peut-elle pas constituer un motif de découragement pour un Ppp ?
Olivier Carduner : Au point de vue d'une politique publique, ce qui est important à faire, quand on motive le secteur privé, c'est d'éviter d'encourager certains monopoles. Un Etat doit aussi éviter de décourager le privé. Il doit donner confiance au privé. Il s'agit, en d'autres termes, pour l'Etat de sécuriser l'investissement privé.
Il faut plutôt encourager un processus de compétition entre privés qui permet d'obtenir une meilleure valeur pour un contrat, un service défini. Le seul moyen d'assurer l'efficacité, c'est d'encourager la compétition entre les privés.
Or, l'idée d'un Code des marchés publics est de mettre en place tous les mécanismes qu'il faut pour maximiser, encourager une compétition plus accrue pour les contrats avec l'Etat. Et c'est cela qui permet d'améliorer l'efficacité des investissements du gouvernement ou des bailleurs de fonds, d'allégement de la dette ou d'autres mécanismes comme ceux-là.
Wal Fadjri : Est-ce que les péripéties de l'affaire des chantiers de Thiès ne vous préoccupent pas en tant que bailleur de fonds ?
Olivier Carduner : Les bailleurs de fonds en général appuient tous les efforts qui puissent permettre d'instaurer la transparence dans l'attribution des marchés. Ce qui accroît aussi la compétition pour les contrats avec l'Etat. On encourage les progrès dans cette direction pour rassurer que, dans le futur, le Sénégal puisse viser au maximum l'expertise du privé. Et le seul moyen pour assurer cela, c'est de veiller sur la transparence. Sans cette compétition équitable et transparente, il y a un manque de confiance du public et d'autres privés, et les gens peuvent être amenés à penser qu'on ne peut décrocher des contrats qu'avec des relations politiques.
Dans les pays où ce genre d'approches deviennent prédominantes, on peut noter une détérioration de la qualité de l'offre et du travail fait par le privé parce qu'il y a un signal qui est donné que ce n'est pas la compétition qui est de mise mais plutôt les liens politiques. Donc pour tous ceux qui souhaitent encourager le développement économique et l'accélération de la croissance économique, il est très importante de mettre en place tous les systèmes légaux mais institutionnels pour être sûr que les mécanismes de passation des marchés soient les plus compétitifs possibles.
Wal Fadjri : Quel regard jetez-vous sur le secteur privé sénégalais ?
Olivier Carduner : Il y a un secteur privé qui investit beaucoup parce qu'au Sénégal il y a de l'investissement. On note en particulier l'investissement qui vient des Sénégalais de l'étranger dont le chiffre global est plus important que la totalité de tous les investissements qui sont faits par les bailleurs. En fait, les premiers bailleurs du Sénégal ce sont les Sénégalais de l'extérieur qui envoient ce qu'ils gagnent à l'étranger au Sénégal. Mais trop souvent, ce qui se passe c'est que cet argent est investi dans l'immobilier. Ce qui peut produire des emplois temporaires, mais qui ne produit pas nécessairement un augmentation du revenu. Donc, il faut trouver le moyen pour encourager de plus et plus cet investissement afin qu'il aille dans les secteurs productifs. Pour cela, ce qui est essentiel, c'est que le Sénégal trouve le moyen de devenir plus compétitif sur les marchés internationaux. Et pour cela il faut moderniser tous les aspects liés aux exportations pour qu'éventuellement on voit ces investissements produire plus d'exportation. Il faut une politique appropriée, qui appuie et soutient une économie de marché compétitive et une augmentation des exportations sur les marchés mondiaux.
Wal Fadjri : Quel est le volume réel des investissements des Sénégalais de l'extérieur
Olivier Carduner : Il n'y a que des estimations sur le volume des financements qui viennent des émigrés sénégalais. J'ai entendu un chiffre qui est extrêmement lourd, c'est environ 500 millions de dollars par an. Ça pourrait être nettement plus important que cela. C'est difficile d'avoir des estimations précises. Il faut donc créer des liens de nouvelles opportunités pour qu'il y ait plus de possibilité pour investir cet argent.
Wal Fadjri : Depuis quelque temps, le Sénégal est confronté à une crise énergétique. Cela ne risque-t-elle pas de déteindre la croissance économique ?
Olivier Carduner : Bien sûr la crise énergétique pose certains problèmes, mais aussi donne l'occasion de montrer que le gouvernement peut parer à ce genre de problème d'une façon qui puisse encourager le privé, peut-être donner plus de confiance dans une gestion experte qui continue dans le futur d'encourager cette importante économie de marché. Mais aussi ceux qui sont à l'extérieur, en leur montant qu'il y a une gestion de l'économie et une gestion de la crise économique qui est effective, efficace, à faire face à tous les genres de challenge qui peuvent être rencontrés dans le parcours du développement économique.
Wal Fadjri : Où en êtes-vous avec la signature d'un compact d'autant plus que le Bénin a déjà signé et que le Mali est sur le point de parapher avec le Mca ?
Olivier Carduner : Le Sénégal a proposé au compact, une idée excellente et ambitieuse, qui est un projet très important. Les études techniques, qui permettent de chiffrer, fixer le cours de cet investissement avec le gouvernement sénégalais pour arriver à ce compact, sont en cours. Et je suis sûr qu'on y arrivera un jour. Je crois que ce sera une contribution importante au développement du Sénégal.
Wal Fadjri : Avec les élections aux Usa, est-ce qu'il n'y a pas risque de renvoyer la signature du compact sénégalais aux calendes grecques ?
Olivier Carduner : Non, je ne pense pas parce que le financement est disponible et continuera d'être disponible. Je crois que ce mécanisme du Mca est un nouveau mécanisme, mais le congrès américain y accorde beaucoup d'intérêt. On essaye de voir comment ça pourrait fonctionner comme un nouvel outil visant à encourager le développement dans un pays. Donc je ne pense pas que ça va disparaître prochainement, et je pense que ça va rester comme un autre mécanisme possible pour des financements de la part du gouvernement américain.
Wal Fadjri : Vous avez dit que le projet de la plate-forme qui sera soumis au Mca est un projet ambitieux est-ce réellement un projet pertinent ?
Olivier Carduner : Au Sénégal, il y a un déficit important en infrastructures qui puissent appuyer une diversification de l'exportation. La proposition du Sénégal, c'est de combler un peu ce manque d'infrastructures. Donc, a mon avis, c'est une proposition pertinente qui se réalisera et qui entre dans une certaine logique du développement de la croissance du Sénégal et qui existe depuis plusieurs années.
Wal Fadjri : En tant que directeur de l'Usaid, êtes-vous optimiste quant à la réalisation du projet de la plate-forme de Diamniadio
Olivier Carduner : Je crois que c'est une bonne proposition. C'est complexe du point de vue technique, mais ce n'est pas une question qu'on ne peut pas résoudre. On est en train de la résoudre, et je pense qu'on y arrivera.
Wal Fadjri : En ce qui concerne l'Agoa qui est une initiative du président Clinton, on a constaté que le Sénégal n'en a pas profité. Où se situent les difficultés ?
Olivier Carduner : L'Agoa réduit les taxes d'importation du côté du gouvernement américain mais ne lève pas toutes les contraintes à l'exportation. Par exemple, historiquement le Sénégal a tendance à faire des échanges commerciaux avec la France et d'autres pays d'Europe, et de la sous-région. Donc il y a relativement moins de connaissance sur le marché américain. Et la difficulté avec le marché américain c'est que c'est un marché très grand et les acheteurs à l'étranger cherchent des volumes énormes et difficiles à combler. Donc entre la question de connaissance et la question des volumes qui intéressent les acheteurs du côté américain, il y a beaucoup de défis à relever. Mais c'est simplement une question de temps. Et avec les entrepreneurs qui développent des produits très intéressants qui existent au Sénégal, et qui n'existent pas nécessairement en Chine ou ailleurs, il y a beaucoup des possibilités. Donc nous pensons que c'est essentiellement une question d'organisation, de développement, d'expérience et de volonté politique appuyée à long terme pour favoriser ce processus.
Wal Fadjri : En tant que partenaire du Sénégal, est-ce que les remous de la scène politique rassurent les bailleurs que vous êtes ?
Olivier Carduner : Aux Etats-Unis nous avons une longue expérience de la démocratie comme au Sénégal. Et autour des élections, il y a beaucoup de discours politiques qui se font, mais du moment que les élections se déroulent dans le calme et que le peuple porte son choix sur quelqu'un, la stabilité revient et cela permet au pays d'avancer. Donc, tant qu'il y a des élections fiables auquel tout le monde participe, ce qui est le cas au Sénégal, tout rentre dans l'ordre et on a confiance quant au futur du Sénégal.
Wal Fadjri : Est-ce que ce qui se passe entre le président Wade et son ancien Premier ministre Idrissa Seck ne constituent pas des sources d'inquiétudes pour les bailleurs ?
Olivier Carduner : Nous pensons que c'est à ceux qui votent de décider, et on va respecter leurs décisions. On va continuer à travailler avec le gouvernement élu après les prochaines élections, et nous n'aurons pas de crainte particulière par rapport à ce qu'on va trouver avec un Sénégal complètement diffèrent. Je crois qu'il y a une bonne expérience ici dans les élections, et nous avons confiance que le Sénégal va se maintenir dans ce cadre d'élections justes, participatives, et démocratiques. Et qu'il va continuer à se montrer comme un leader en Afrique et dans le monde et notamment dans le monde musulman, c'est-à-dire des pays qui savent comment fonctionner dans un système démocratique et participatif.
Propos recueillis par
Johnson MBENGUE
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