Domonique MENDY
Ce Sénégalais qui a échappé aux gaz des Allemands
Les Noirs ont eux aussi vécu, dans leur chair, la Shoa. Même si, en nombre, les Juifs ont été plus nombreux. Un Sénégalais ayant échappé à ces chambres à gaz raconte, en empruntant la plume de Serge Bilé, dans son ouvrage "Noirs dans les camps nazis".
Il a failli être gazé par les Allemands dans le camp de concentration et d'extermination de Neuengamme. Il en est sorti paralysé et marche avec une canne dans les rues de Dakar au moment où certains de ses co-déportés ont péri dans les fours crématoires. Ce Sénégalais se nomme Dominique Mendy, rapporte Serge Bilé dans son ouvrage "Noirs dans les camps nazis", publié par Serpent à Plumes en ce début d'année 2005 qui coïncide avec la célébration de la libération des déportés d'Auschwitz, en 1945.
L'échappé des gaz allemands, Dominique Mendy, vivait en France lorsque la Deuxième Guerre mondiale a éclaté. Il en profita pour s'engager dans la résistance. "Il appartenait à un réseau chargé de récupérer les Anglais parachutés dans le maquis [français] et les mettre dans un lieu sûr", écrit le journaliste écrivain Serge Bilé. Etant l'un des rares Noirs dans cette campagne française, le miraculé de Neuengamme est "vite repéré, dénoncé, arrêté et confié à la Gestapo qui le soumettra à la torture afin qu'il livre le nom de ses compagnons. Le miraculé refusant de s'exécuter, les allemands lui fracassent les jambes avant de le déporter, à trente cinq ans, au sinistre au camp de Neuengamme, sous le matricule 32090", rappelle l'auteur.
Neuengamme fait partie de ces nombreux camps de concentration et d'extermination. Il a accueilli non seulement des Juifs mais également des Africains et Américains noirs dont beaucoup ont été jetés dans les fours crématoires. Arrivé dans ce camp de la mort, Dominique Mendy trouvera d'autres prêts à affrontrer les gaz. Aussitôt qu'il a mis les pieds à l'intérieur du camp, il est choisi par les gardiens SS comme planton. Sans rechigner, le miraculé accepte le nouveau rôle d'homme "à tout faire". Les SS non seulement le considèrent comme "stupide", mais également ils le "méprisent", souligne "Noirs dans les camps nazis". Mais en voulant jouer ce rôle, Dominique Mendy avait derrière la tête une mission de bienfaisance pour ses camarades. Il vise, à travers ce rôle, à "soulager les souffrances de ses compagnons d'infortune", lit-on dans l'ouvrage. Le Sénégalais de poursuivre sous la plume de l'auteur : "J'avais effectivement un rôle de planton et je profitais de ma situation pour aider mes camarades. Je jouais en fait à l'ignorant avec les Allemands. Je faisais même l'imbécile. Ainsi quand les SS me demandaient : pourquoi tu es noir ? Eh bien je leur répondais : c'est parce que je n'ai plus de savon pour me laver. Alors eux, bêtement, me donnaient du savon que je m'empressais de partager avec les autres déportés de mon bloc."
Dominique Mendy ne s'arrêtait pas là dans la mission qu'il s'est assignée. "Il m'arrivait aussi d'aller voir les SS et de leur dire carrément que j'avais faim. Et à chaque fois, ils me donnaient du pain sec que je partageais avec les autres. J'ai aidé comme ça beaucoup de Français. Je les ai sauvés de la mort en leur procurant de quoi manger".
Ainsi le "stupide", "l'homme à tout faire" s'est mué en "mère Thérésa" dans ce camp de Neuengamme. D'ailleurs, son bon geste n'est pas passé inaperçu. "La France lui décernera, après-guerre, la légion d'honneur. Une décoration qui trône fièrement dans le salon de sa modeste maison à Dakar", rapporte Serge Bilé.
Etait-il le seul Sénégalais dans ce camp de Neunegamme ? Malheureusement non ! Dominique Mendy a rencontré dans ce camp, "un de ses compatriotes, Sidy Camara, originaire de Saint-Louis, avec lequel il se lie", révèle Serge Bilé. Avant de poursuivre que "leur amitié leur permettra à l'un comme à l'autre de surmonter tant bien que mal les moments de doute, de souffrance et de désespoir".
En revanche, on ne sait pas ce qui est advenu de Sidy Camara, le Saint-Louisien. A-t-il été torturé au point de mourir avant la fin de la guerre ? Le livre n'en donne pas de précision.
Seulement l'auteur a pu arracher à Dominique Mendy quelques propos. "Sidy Camara et moi, on se voyait de temps en temps. Et quand on se voyait, on se parlait wolof. Ça nous faisait plaisir, ça nous faisait du bien. Aujourd'hui, quand je revois tout ça, je ne peux m'empêcher de reprenser à l'île de Gorée d'où sont partis nos ancêtres comme des esclaves pour la France, pour l'Europe et pour l'Amérique. Ils ont connu la bastonnade, les coups de pieds, ils ont trouvé la mort. On est passé finalement par les mêmes épreuves que nos ancêtres. Je me souviens que Sidy Camara me répétait tout le temps : "Munël ! Munël, [en wolof] ! Tiens bon ! Tôt ou tard ça finira. Dieu est grand ! Dieu est grand !"
Dans les camps de concentration et d'extermination, il n'y a pas eu que des Sénégalais. D'autres Africains, des Antillais, des Américains noirs ont été également déportés. De Neuengamme à Mauthausen, en passant par Auschwitz, des Noirs ont subi, aux côtés des juifs, les affres des camps de concertation et d'extermination. L'auteur en donne des exemples à foison.
Serge Bilé remonte même avant les deux guerres mondiales. La Namibie a été, selon lui, le lieu d'essai de la politique d'extermination nazie. Et dans le "Mein Kampf" d'Hitler, on pouvait déjà  lire, selon Serge Bilé, "les Juifs ont emmené les Nègres en Rhénanie dans le but de souiller et de batardiser la race aryenne". Et cela suffit pour les déporter et subir le même sort que tous les autres.
"Noirs dans les camps nazis" apporte une contribution historique et démontre que les Noirs ont aussi, après la traite négrière et la colonisation, vécu, dans leur chair, la Shoa. Même si, en nombre, les juifs ont été plus nombreux.
Moustapha BARRY
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