Cérémonies familiales :
Les femmes sous la tente, les hommes aux fourneaux
 Des garçons qui vont de maison en maison pour faire la cuisine et la vaisselle lors des fêtes familiales ! Ce petit métier informel, inconcevable il y a quelques années au Sénégal, se développe dans les villes. Les femmes et les convives apprécient.
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De bonne heure, après avoir marché des kilomètres, Mbaye et Ada tapent à la bonne porte. Les deux copains viennent de dénicher une maison où se prépare un baptême, événement familial très important au Sénégal. Bien musclés, la trentaine révolue, Mbaye et Ada font partie de ces jeunes qui, atteints par le chômage, se sont improvisés traiteurs. Pour cette journée, ils ont enfin trouvé du travail !
Premier coup de louche : préparer le lakh (bouillie de mil au lait caillé) avec l’assistance de quelques tanties de la famille. Les deux acolytes vont ensuite aider le papa à dépecer le mouton. Selon la tradition, ils auront droit à une partie de l’animal qu’ils pourront facilement revendre au marché.
Dopés par ce cadeau, les jeunes cuisiniers s’activent, malgré le soleil, autour de grosses marmites. Le feu allumé depuis quelques heures éclaire leur visage dégoulinant de sueur. Pendant que Mbaye remue le riz à la viande à l’aide d’une écumoire, Ada commence à rincer à grande eau les bols et à les ranger soigneusement. Sous la tente, les convives alléchés par l'odeur écoutent de la musique en attendant d’être servis par ces cordons-bleus, objets de tous les regards en ce jour de fête.
Ce nouveau petit métier commence à avoir pignon sur rue à Dakar et dans les autres grandes villes du Sénégal. "Les organisateurs de cérémonies ont compris que le service que nous leur proposons est meilleur que celui des femmes qui, de surcroît, se trouvaient privées des joies de la fête", explique Mohamadou Sow, un autre traiteur qui a déjà fait ses preuves dans les grandes cérémonies religieuses. "Il n’y a pas de sot métier, l’essentiel pour nous c’est de gagner honnêtement de l’argent", lance Mbaye, fier de présenter aux convives ses plats de riz délicieux et bien épicés. Une fierté d’autant plus légitime que ces garçons ont franchi là un pas important : au Sénégal, faire la cuisine a toujours été considéré comme une affaire de femmes, les jours de fête comme les jours ordinaires. Les hommes qui s’y aventurent sont la risée des voisins, prompts à les traiter d'efféminés et d’homosexuels. Mbaye et Ada, qui ont eu le toupet de briser ce préjugé, s’en moquent éperdument. "Au début, avouent-ils, ce n’était pas facile du tout, mais maintenant les gens nous acceptent."
Les femmes, à qui cette corvée échoit habituellement, sont les premières à couvrir d’éloges ces jeunes traiteurs qui leur permettent de profiter pleinement de la fête, des chants et des danses. "Grâce à eux, les repas se font à temps, la vaisselle aussi. Ce qui était un véritable casse-tête pour nous", se réjouit Adja Diop, une grande dame coquette, heureuse de pouvoir ainsi garder son maquillage toute la soirée.
Pour ces cuisiniers, peu importe de devoir trimer près du feu quand les invités sont confortablement assis à l’ombre. L'important est de gagner dignement leur pain quotidien. "Nos revenus dépendent des familles. Mais nous gagnons en moyenne 25 000 F par journée de travail", révèle Mbaye, pour qui faire la cuisine et rincer des assiettes n’a rien de dégradant. "Cela me permet de nourrir ma famille et d’apporter quelques soutiens à mes vieux parents. Je n'abandonnerai que lorsque je trouverai mieux", renchérit Mohamadou Sow.
Abdoulaye Niang, un des convives qui s’est bien régalé, apprécie : "C’est mieux qu’ils fassent un tel boulot au lieu d’aller voler ou d’agresser les honnêtes gens". Des propos qui sonnent comme une reconnaissance de la part d’une société désappointée avec ses jeunes désœuvrés, prêts à tout pour émigrer en Europe ou gagner trois sous.
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