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Abbé Marcel Diouf (Secrétaire de l’archevêque de Dakar) : ‘Le Carême, ce n’est pas le Ramadan musulman’
Entre le Carême chrétien et le Ramadan musulman, il y a certes des similitudes, mais il y a des différences. Secrétaire de l’archevêque de Dakar et chancelier de l’archidiocèse de Dakar, l’Abbé Marcel Diouf, qui apporte cette précision dans l’entretien qu’il nous a accordé, estime, par ailleurs, qu’il faut s’inscrire en faux contre tout esprit de compétition ou de comparaison. Entretien…

Wal Fadjri : Quel est le sens du Carême que les chrétiens sont en train de vivre en ce moment.

Abbé Marcel Diouf : Du 17 février au 3 avril 2010, les baptisés ont quarante jours pour se préparer à Pâques. Quarante jours pendant lesquels, ils sont invités à abandonner tout ce qui entrave leur relation à Dieu, Père, Fils et Esprit, pour laisser son amour illuminer leur vie. Au-delà des pratiques à observer, le Carême est une véritable démarche spirituelle, pour se tourner davantage vers Dieu, accueillir sa parole et en vivre.

Inauguré par le Mercredi des cendres, le Carême est un temps de pénitence et de conversion pour tous les fidèles du Christ. Le carême s’écrit, certes, avec un C, mais il se vit avec trois P : prière, partage, pénitence. Il va sans dire que c’est un temps fort pour éviter les temps morts. Un temps pour faire le vide. Expurger ce qui, en nous, épaissit la vie de l’esprit. Faire le vide par la prière : vider les placards, des soucis qui nous encombrent et qui nous enlèvent le goût de donner du temps à Dieu. Faire le vide par la pénitence et le jeûne, pour rajeunir notre foi, pour vider nos cœurs de l’attrait des nourritures et des gadgets terrestres qui alourdissent notre âme, pour laisser creuser en nous la faim de Dieu. Faire le vide par l’aumône et le partage, pour vider un peu notre porte-monnaie mais surtout, purifier ce qui engorge nos vies. Le Carême nous invite à renaître de nos cendres.

Wal Fadjri : Quelles en sont les recommandations, et qui est tenu de les respecter obligatoirement ?

Abbé Marcel Diouf : J’estime d’abord qu’il n’y a rien qui soit interdit durant le temps de Carême et qui soit autorisé à un autre temps. Rien du tout qui soit recommandé en ce temps et qui ne le soit pas pour un autre moment. La prière, le partage, la pénitence doivent être, que dis-je, sont comme le ‘vade me cum’ (ce qu'on porte ordinairement et commodément sur soi, Ndlr) de tout baptisé. C’est une question de vie ou de mort spirituelle. Un baptisé qui ne prie pas, c’est du gâchis. Quelqu’un ira plus loin en déclamant qu’un baptisé qui ne prie pas, ressemble à un monstre.

Je pense, par ailleurs, que la prière, la pénitence, le partage ne sont pas voulus et proposés pour nous valoir quelques mérites qui obligeraient Dieu à satisfaire nos besoins. Ces trois P (prière, partage, pénitence) nous disposent à accueillir la grâce de Dieu. C'est lui qui vient vivre en nous. Alors, ensemble, prions, jeûnons, partageons dans l'attente de la victoire pascale qui nous redira que l'amour de Dieu est plus fort que tout.

En outre, la loi de l’Eglise stipule que le jeûne reste obligatoire le mercredi des cendres et le vendredi saint (canon 1251).Y sont tenus tous les chrétiens âgés de 18 ans à 59 ans accomplis.

Wal Fadjri : La rupture du jeûne existe-t-elle chez les chrétiens comme le font les musulmans ?

Abbé Marcel Diouf : Je ne sais pas comment font exactement mes amis musulmans. Mais ce que je sais, par contre, c’est que le mot Carême, vient du mot ‘Quadragesima dies’ qui veut dire le quarantième jour, sous-entendu avant Pâques. Quarante jours pour reprendre contact avec l’essentiel. Le Carême, ce n’est pas le Ramadan musulman ; et le Ramadan, ce n’est pas le carême chrétien. Il y a certes des similitudes, mais il y a des différences. J’estime, par ailleurs, qu’il faut s’inscrire en faux contre tout esprit de compétition ou de comparaison. Cela dit, le jeûne chrétien consiste à ne faire qu’un repas dans la journée, le matin, à midi ou le soir, au choix. Nous pouvons, renchérit le Mandement de carême, prendre une légère nourriture à la place du repas. Saint-Léon le Grand (Pape de 440 à 461) soutient : ‘Ce que vous aurez retranché de votre ordinaire par une sainte économie, transformez-le en aliments pour les pauvres…’. Ou encore : ‘Mettons de côté un peu de notre nourriture, afin que nos aumônes s'accroissent de ce dont nos tables auront été privées : c'est alors seulement que le remède du jeûne assure la guérison de l'âme, quand l'abstinence de celui qui jeûne restaure la faim du pauvre.’

Wal Fadjri : Dans quelle forme de dialogue, les chrétiens et les musulmans peuvent se retrouver, dans ce moment fort de la vie de l'Eglise, pour consolider le dialogue islamo-chrétien au Sénégal ?

Abbé Marcel Diouf : J’estime que la manière dont les musulmans vivent le Ramadan peut être pour les chrétiens l'occasion de réfléchir à la manière dont ils vivent le carême. Et réciproquement. Pour ma part, j’ai reçu, d’amis musulmans, des messages de sympathie et de communion, en ce temps de Carême. Je leur en envoie aussi pendant le Ramadan.

Wal Fadjri : Le Carême est, entre autres, un temps de partage, où les chrétiens sont invités à faire preuve de générosité, notamment envers les pauvres. Par rapport à ses projets qui nécessitent de l'argent, comme la construction de certaines infrastructures ecclésiales (églises, dispensaires, écoles, etc.), l'Eglise du Sénégal est-elle assez riche pour se passer de la largesse de ses fidèles, ou pauvre pour raviver son appel à ces derniers ?

Abbé Marcel Diouf : L’Eglise est riche de la présence de Dieu. Le trésor de l’Eglise, c’est Jésus. Le Pape Benoît XVI, dans son message pour le carême 2010, invite à réfléchir à la justice. ‘Le chrétien est invité à s’engager dans la construction de sociétés justes où tous reçoivent le nécessaire pour vivre selon leur dignité humaine et où la justice est vivifiée par l’amour’, souligne-t-il. C’est alors une question de justice que de participer à la vie de l’Eglise pour la réalisation de ses projets qui veulent être au profit de l’homme et de tout l’homme.

L’Eglise du Sénégal, par ailleurs, est constituée de tous les baptisés qui y ont des droits et des devoirs. Si quelques-uns affirment encore que ‘l’Eglise est riche’, beaucoup savent qu’il n’en est pas ainsi. Saint Grégoire le Grand (Pape de 590 à 604) affirmait que la terre est commune à tous les hommes et, par conséquent, elle offre à tous en commun de quoi les nourrir : Ils vont de meurtre en meurtre ceux qui cachent chez eux ce qui pourrait nourrir des pauvres en train de mourir. Quand nous procurons le nécessaire à des indigents, nous leur rendons ce qui est leur bien, nous ne faisons pas largesse du nôtre ; nous acquittons une dette plus que nous n'accomplissons une œuvre de miséricorde. L’appel du Christ : ‘Donnez-leur vous-même à manger !’ s’adresse à tous les baptisés.

Propos recueillis par Joseph DIEDHIOU

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