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Pr Pape Ibra Samb (Recteur de l’Université de Thiès) : ‘On est en train de galvauder la fonction de services’
La fonction de services doit-elle être supprimée ou encadrée dans les établissements d’enseignement supérieur publics ? A cette question, le Professeur Pape Ibra Samb, recteur de l’Université de Thiès, répond sans ambages qu’elle est ‘un outil nécessaire à l’éclosion des potentialités dans nos universités ’. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, le Pr Samb évoque le manque d’infrastructures à l’Université de Thiès, les problèmes de la rentrée, le budget, entre autres.

Wal Fadjri : Faut-il supprimer ou mettre sous contrôle la fonction de services dans l’enseignement supérieur public ?

Pr Pape Ibra Samb : La fonction de services doit être revue. On est en train de la galvauder. Pourtant, c’est un outil nécessaire indispensable à l’éclosion des potentialités dans nos universités. Parce qu’aujourd’hui, nulle part dans le monde, l’enseignement est financé à 100 % par les Etats. Quand bien même que cela le serait, on mettrait l’accent sur la formation. Or, une université de qualité ne peut exister que par la qualité de ses recherches. Ne serait-ce que de ce point de vue, l’Etat doit garantir cette fonction de services. Dans notre pays, on a tendance à croire que la formation est gratuite à 100 %. Aujourd’hui, beaucoup d’universités fonctionnent sans laboratoires, sans salles de Travaux pratiques (Tp). Donc, les universités doivent être gérées par une bonne gouvernance démocratique qui garantisse une allocation correcte des ressources. Et ces ressources ne doivent pas être des ressources d’Etat seulement. Il faut les chercher ailleurs.

Si l’on parle d’économie du savoir, ce n’est pas pour rien. Allez dans d’autres pays pour savoir ce que coûtent les formations. Aujourd’hui, nous voulons des formations de qualités dans nos universités pour éviter justement d’envoyer les plus brillants en dehors du Sénégal. Et, en même temps, on veut que ces formations soient gratuites, même les meilleures. C’est un paradoxe. Ce qu’il faut, c’est encadrer la fonction de services. Il faut la transparence dans la gestion des fonds générés. Il faut de bons mécanismes d’allocation de ces fonds issus de la fonction de services de façon claire et transparente. Une fois encore, une université moderne ne peut fonctionner que sur des fonds octroyés par les pouvoirs publics. Je pense que ce qu’il faut, c’est de veiller et faire en sorte que la façon de chercher les ressources extérieures ne vienne pas perturber la tradition de fonctionnement des universités.

Et entre les étudiants de la formation classique et ceux de la formation payante, il faut chercher les meilleurs gages de cohabitation possible. Parce que je ne peux pas décrier une méthode qui a fait de moi, ce que je suis. Je n’ai jamais rien payé au cours de ma formation dans le public et aujourd’hui, je suis professeur titulaire des universités. Donc, je ne peux pas dire que l’enseignement ne doit pas continuer à être gratuit. Mais, ce serait démagogique de continuer à croire que tout doit être gratuit au niveau des universités. A côté de nous, tout le monde le sait, le privé, ce sont des milliards de chiffres d’affaires. Pourquoi, nous qui avons dans nos universités des gens biens formés, ceux-ci ne doivent pas vivre de leur art ? Nous préférons encadrer la fonction de services pour qu’elle continue à servir à nos universités publiques.

Wal Fadjri : La fonction de services est critiquée parce que les ressources profitent plus aux prestataires de services, c’est-à-dire les enseignants, qu’aux établissements eux-mêmes ?

Pr Pape Ibra Samb : Il ne faut pas qu’on travestisse une question qui est d’actualité. S’il n’y avait que 20 à 25 % pour l’Etat, ou même 10 %, ce n’est pas rien. Par exemple, 10 % d’un milliard, c’est 100 millions. C’est comme cela qu’il faut voir. Aujourd’hui, il y a un changement de mentalité à opérer. Le système doit accepter que tout soit gratuit pour un étudiant qui a réussi à un concours, mais d’un autre côté, on ne doit pas refuser à un étudiant de payer grâce à l’appui de sa famille et être enseigné. C’est une question fondamentale à régler. On ne peut admettre qu’un étudiant qui reçoit tout de l’Etat, puisse refuser systématiquement à un autre pris en charge par sa famille d’étudier dans les mêmes conditions quand un amphithéâtre est libre. Cela n’est pas raisonnable. On peut privilégier un certain nombre d’étudiants qui ont réussi aux concours, mais ils doivent accepter que d’autres jeunes comme eux puissent s’abreuver à la même source de connaissance pour aider le pays à bien éduquer ses enfants.

‘Nous démarrons l’année avec des difficultés infrastructurelles au point que nous ne pouvons recevoir nos étudiants en octobre ou en décembre’

Wal Fadjri : Trois ans après son ouverture, peut-on dire que l’Université de Thiès (Ut) a atteint sa vitesse de croisière ?

Pr Pape Ibra Samb : Après la création de l’université de Thiès intervenue en janvier 2007, nous entamons aujourd’hui notre quatrième année. On ne peut pas, pour autant parler, de vitesse de croisière. Etant entendu que nous déroulons un projet pédagogique qu’on veut original et novateur pour le pays, car c’est un projet pédagogique de développement, respectant en cela, notre devise qui est : ‘L’humilité mon choix, l’excellence ma voie’. Nous avons toujours à l’esprit que nos missions essentielles sont la formation et la recherche. C’est la raison pour laquelle, en l’espace de trois ans seulement, nous ne pouvons pas prétendre atteindre notre vitesse de croisière. De ce point de vue-là, nous pouvons dire raisonnablement que nous montons en puissance. Après avoir reçu à notre première année d’ouverture, 122 étudiants, aujourd’hui nous atteignons un effectif de 2 000 étudiants. Cela veut aussi dire que cette année, en recevant 800 étudiants nouveaux, nous dépasserons certainement le seuil des 2 000 étudiants. En termes de montée en puissance, nous pouvons dire sans risque d’être démenti qu’effectivement, nous sommes sur la bonne voie. Mais, avec les paramétrages à effectuer sans cesse, nous pouvons dire que nous sommes toujours au stade de la mise en œuvre avec toujours des correctifs à apporter tant du point de vue des contenus des programmes que des plans de formation. Nous avons des avancées relativement majeures, mais qui doivent être revues à tout moment, de façon perpétuelle. Cela étant dit, nous démarrons l’année avec des difficultés infrastructurelles au point que nous ne pouvons recevoir nos étudiants en octobre ou en décembre.

Wal Fadjri : Comment s’est déroulée la rentrée 2009-2010 ?

Pr Pape Ibra Samb : La rentrée s’est déroulée en deux étapes. Nous avons, d’abord, reçu les anciens. Et jusqu’à présent, nous n’arrivons pas à recevoir les nouveaux bacheliers. Pour le moment, nous avons sorti nos listes d’orientation sur les filières connues des bacheliers, c’est-à-dire en management informatisé des organisations, hôtellerie, langues étrangères appliquées, sciences économiques et gestion. Pour l’Unité de formation et de recherche (Ufr) Sciences et technologies, il y a le génie informatique, l’informatique appliquée à la gestion de l’eau et de l’environnement. Nous avons également déjà orienté des bacheliers en mathématique-informatique, à l’Ufr de santé. Nous attendons de recevoir d’autres nouveaux bacheliers dans les filières qui sont encore disponibles pour répondre à la demande de l’Etat qui nous demande de recevoir beaucoup plus de nouveaux bacheliers. C’est ainsi que nous avons ouvert de nouvelles filières que sont la sociologie et le droit. Et nous espérons orienter de nouveaux bacheliers vers ces disciplines. Nous avons ouvert, dans le même temps, deux nouvelles structures avec l’Ufr Sciences de l’ingénierie. Mais cette Ufr, ce n’est pas pour recevoir des bacheliers, mais des Bac plus trois ou plus quatre dans les domaines du génie civile, informatique, géologie et aussi d’autres filières qui peuvent mener vers les métiers de l’architecture et l’urbanisme.

Pour les bacheliers simples, une nouvelle structure a été ouverte, à savoir l’Institut universitaire de technologie qui va se focaliser sur les formations courtes, en délivrant des diplômes universitaires de technologie (Dut) en génie civile et électromécanique. C’est une innovation majeure qui répond à une demande extrêmement forte pour le pays. Or cette niche de formations n’est pas totalement couverte pour notre pays. Nous pensons que ce sont ces innovations qui permettront de booster les avancées technologiques de la région de Thiès qui est attendue pour être un grand centre industriel.

‘Notre budget a atteint cette année 2 milliards de francs Cfa. Cela nous permettra de résoudre beaucoup de problèmes. Déjà, tous les passifs ont été soldés’

Wal Fadjri : Où en êtes-vous avec la lancinante question du déficit criard d’infrastructures ?

Pr Pape Ibra Samb : Il y a quand même un manque d’infrastructures. Cependant, nous ne pouvons plus dire comme avant que nous n’avons plus d’infrastructures parce que nous avons réceptionné les huit salles de classe, le centre de documentation et le bloc administratif de l’Ufr des Sciences économiques et sociales. C’est déjà quelque chose. Nous savons également que, pour cette année, il y a des inscriptions budgétaires pour le restaurant de mille places et pour la finition des pavillons.

Wal Fadjri : Mais, proportionnellement à l’augmentation des effectifs d’étudiants, le budget de l’Université de Thiès a-t-il connu une hausse ?

Pr Pape Ibra Samb : Le budget ne nous empêche pas de dormir. Notre budget a atteint cette année 2 milliards de francs Cfa. Cela nous permettra de résoudre beaucoup de problèmes. Déjà, tous les passifs ont été soldés. Il s’agit notamment des passifs d’intégration et d’harmonisation au niveau de l’Ensa et de l’Ifsa. Aujourd’hui, on doit faire face aux encours, c’est-à-dire les salaires, gérer au quotidien les problèmes nouveaux qui se sont créés, et à l’investissement. Nous avons encore un parc automobile obsolète. Beaucoup d’Ufr n’ont pas encore un site d’accueil. Nous voulons aussi créer un Centre hospitalier universitaire. Tout cela est à l’étude par les autorités. En tout cas, si nous ne sommes pas satisfaits à 100 % de l’accompagnement, force est de reconnaître que des efforts ont été faits par l’Etat.

Wal Fadjri : L’Institut universitaire de technologie (Iut) dont vous avez annoncé la création, n’entre-t-il pas en concurrence directe avec l’Ecole polytechnique de Thiès qui dispense les mêmes types de formation ?

Pr Pape Ibra Samb : Je n’aime pas parler des autres, surtout d’une école sœur qui a les mêmes raisons sociales que nous, les mêmes missions que nous. Je ne veux pas parler de choses qui sont de nature à nuire à des relations de coexistence pacifique qui sont nécessaires pour développer nos projets pédagogiques communs ou séparément. Après ce que j’appelais un concubinage ou un mariage de cœur et de raison, c’est comme si le juge a, dans un premier temps, prononcé une séparation de corps, puis un divorce. Quelque part, on se dit qu’il a été devin dans ses décisions. Car, quelque part, cela a entraîné que chacun vit en paix. Nous espérons entretenir les meilleures relations possibles avec l’Ept qui reste une école sœur et amie. Donc, nous ne serons jamais en compétition ou en concurrence. Dans le domaine de l’économie du savoir, tout le monde sait que notre pays peut avoir plus de mille formations similaires. Et cela ne sera qu’à l’avantage du pays.

De toutes les façons, notre pays n’a pas atteint le ratio indiqué par l’Unesco, à savoir le nombre d’étudiants doit être 10 % de la population globale. De ce point de vue-là, nous souhaitons le plus grand bien à cette école d’excellence. L’Ept l’a toujours été. Et je suis sûr qu’elle le restera. Et l’Iut ne sera jamais en concurrence avec l’Ept. Nous ne prendrons jamais ce qui ne nous appartient pas. Mais, l’université de Thiès a sa part de marché. Son projet pédagogique est basé sur la concurrence naturelle. Je suis biologiste de formation, les lois du darwinisme sont encore là.

Wal Fadjri : Ls formations dispensées à l’Iut seront-elles payantes ou gratuites ?

Pr Pape Ibra Samb : Dès que nous avons créé l’Institut universitaire de technologie, la première chose que nous avons faite, c’est d’organiser un concours. L’Ufr des Sciences de l’Ingénierie a commencé ses cours avec zéro-formation payante en géo-technique et génie civil. Il y a même des gens qui étaient en formation payante et qui sont venus faire le concours. Pour l’Iut, les dix premiers au concours ne payeront pas.

Propos recueillis par Mamadou SARR

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